Cinéaste femme à la filmographie impressionnante de qualité dans le paysage hollywoodien, Kathryn Bigelow poursuit son auscultation des États-Unis en nous embarquant cette fois au cœur des émeutes ayant secoué le quartier de Detroit en 1967. Brûlant.

Construit en trois parties bien distinctes, DETROIT s’ouvre dans la chaleur de la nuit de l’été 67. La rue est déchirée par des cris, des mouvements de foule puis des déflagrations. Le spectateur est saisi immédiatement par le col et balancé directement dans un entonnoir. L’impression de filmage réaliste amorcée avec Démineurs et poursuivie dans Zero Dark Thirty atteint ici son paroxysme. Perdus au milieu de ces premières scènes extérieures apocalyptiques, on se raccroche au montage, dont la limpidité et la lisibilité exemplaires font office de véritable leçon de découpage alors que le chaos se déroule sous nos yeux.

Le prologue, assez fouillis, voir confus car ne nous autorisant pas encore à nous arrêter sur une ou plusieurs personnes en particulier, est pourtant nécessaire dans son rôle de situation d’exposition. C’est d’autant plus normal que souvenez-vous, nous nous trouvons encore dans le haut de l’entonnoir, pour l’instant encore élargi. Et comme dans tout bon entonnoir qui se respecte, plus on avance et plus il va se rétrécir. Alors que les protagonistes principaux nous sont présentés par la suite, la deuxième partie s’amorce, se resserrant sur un microcosme. Un microcosme en représentation d’un monde extérieur hors champ, en 1967, mais aussi le nôtre, celui des années 2000.

D’un drame flirtant avec le documentaire, le film bascule dans un autre genre et se transforme en huis clos anxiogène et inconfortable où la tension va atteindre des points culminants pendant de bien longues minutes sans vous lâcher.

Photo du film DETROIT

L’une des réussites de DETROIT se trouve dans l’écriture de son scénario qui se révèle donc bien vite être autre chose que ce dont on le présentait. Mark Boal, qui écrit pour la troisième fois pour Kathryn Bigelow après ses deux précédents films cités plus haut, réussit le tour de force de ne jamais se laisser prendre au piège du pathos ou du manichéisme. Un exercice qui s’annonçait pourtant ô combien délicat au vu du sujet. Par conséquent, la haine raciale évidemment présente n’envenime pas tous les policiers blancs, mais une poignée, suffisante toutefois pour déraper et aller jusqu’à un point de non retour.

Emmené par le jeune Krauss, sorte de chien enragé vociférant et tirant sur tout ce qui bouge (le jeune Will Poulter est assez hallucinant dans son premier grand rôle à contre-emploi), un détachement va faire vivre un enfer à de jeunes gens dans le hall d’un hôtel, après avoir entendu des coups de feu factices. John Boyega, le Finn de Star Wars VII, se retrouve au milieu de cet interrogatoire révoltant et se révèle touchant en spectateur impuissant. Lui-même est noir et malgré son uniforme et son arme, il semble ne pas pouvoir grand chose face à la colère et la bêtise des bourreaux, rendus intouchables de par leurs insignes et leurs positions. Alors que dehors, l’armée se manifeste par sa lâcheté, la nuit infernale se poursuit dans le sang et les larmes. Nous sommes alors à cet instant en plein dans le tunnel étroit de l’entonnoir, dont le chemin vers la sortie sera long et suffocant.

“Un film choc à la réalisation implacable et d’une terrible actualité.”

Une fois ressortis de l’entonnoir (mais dans quel état), la troisième partie prend la forme d’un film de procès. L’épilogue, terrible, fait office d’uppercut final et nous fait devenir nous-mêmes noirs, peu importe notre appartenance ethnique. Pendant plus de deux heures, la douleur a été partagée avec tout un peuple qui a subi une injustice totale. Virtuose de bout en bout, DETROIT est parfois très proche d’une expérience sensorielle dans laquelle tout va vite, tout s’enchaîne mais avec la rigueur et la précision chirurgicale d’un métronome. Sans précipitation aucune. Une expérience qui ne peut laisser indifférent, surtout lorsqu’elle est racontée avec autant de justesse et de vérité. La démarche impressionne parce qu’elle est pure.

Avec DETROIT, Kathryn Bigelow confronte l’Amérique envers ses démons avec un aplomb impressionnant et le film est tellement fort dans sa dénonciation, qu’en dépit de la période qu’il reconstitue, on se demande parfois comment il a pu sortir, tant il fait résonner avec puissance des événements similaires qui continuent hélas de frapper aujourd’hui ce pays. La cinéaste signe un film choc venant une nouvelle fois confirmer avec autorité son art de raconter des histoires, tout en rappelant comme le cinéma américain peut encore se montrer si important.

Loris Colecchia

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[CRITIQUE] DETROIT
Titre original : Detroit
Réalisation : Kathryn Bigelow
Scénario : Mark Boal
Acteurs principaux : Will Poulter, John Boyega, Algee Smith, Jacob Latimore, Hannah Murray
Date de sortie : 11 Octobre 2017
Durée : 2h23min
4.5Implacable
Avis des lecteurs 8 Avis


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