Une limo blanche file sur l’asphalte désincarné. À l’intérieur, un homme d’affaires prend connaissance de ses rendez-vous pour la journée. Est-ce le dernier film de Cronenberg qui illustre la fin du capitalisme? Traversons l’Atlantique pour parcourir les rues de Paris, troquons le jeune treader contre Monsieur Oscar et imaginons non pas la fin de notre économie mais celle du cinéma.

Leos Carax fait partie de ceux – comme Jean-Luc Godard – qui pensent que l’arrivée de la vidéo et du petit écran ont fait disparaitre l’essence même du cinématographe. (« On perd cet art comme idée de la vie et de la création pour passer à une autre idée.») Enfant prodige puis maudit du septième art, il revient après une longue absence avec l’un des plus beaux films de cette année. Les raisons d’une telle sidération devant l’écran viennent sans doute des spectres qui hantent chaque plan. Mais la puissance de HOLY MOTORS tient surtout dans l’émotion qui surgit sur un fil tendu entre la mort et la vie.

Denis Lavant (fidèle depuis les premières réalisations de Carax) endosse tour à tour le rôle d’un mendiant, d’un tueur, d’une créature venue des bas-fonds… Sa voiture à rallonge est un microcosme peuplé de perruques, de vêtements déchirés et de masques où l’air est saturé de poudre de riz. Pourquoi ce manège, ce rituel quotidien ? Pour le geste, parce que c’est l’origine même de l’existence : sortir de sa chambre pour se divertir. Cette pensée Pascalienne traverse le film et renvoie à la démarche du cinéaste. Pourquoi continuer à filmer, pourquoi reprendre le chemin des plateaux ?

HOLY MOTORS s’ouvre sur une scène picturale : Carax lui-même se réveille, sort de son lit, pousse les murs de sa chambre et entre dans une salle de cinéma. En pyjama rayé, le fil de lumière du projecteur frôle son visage. Cette mise en abîme rappelle David Lynch et le testament qu’il s’apprête à nous dévoiler n’est certainement pas si funeste qu’il veut le laisser croire.

Photo du film HOLY MOTORS

Habillé d’une combinaison aux multiples capteurs, le corps de l’acteur devient machine dans une chambre noire de la Motion Capture. Course, arts martiaux…soudain la mécanique rigide laisse place à la sensualité avec l’arrivée dans le champ d’un autre corps ondulé : beauté de l’image qui va à l’encontre de son idée originelle. Jamais un film n’aura à ce point emmené le spectateur dans des spirales esthétiques et joué sur l’ambiguïté même du propos. Fond et forme se confondent et s’éloignent au rythme des 24 images secondes.

À travers sa caméra, ces arabesques voluptueuses font jaillir la vie et ces deux combinaisons noires se métamorphosent en êtres de chair.

Ce film est une réflexion sur le passé et intrinsèquement sur notre avenir, mais il ne faut pas le réduire à un conte pour initiés et cinéphiles. Il suffit de se laisser porter par les personnages, de prendre la main tendue par Monsieur Oscar et de le suivre aveuglément. Croiser le fantôme de Jean Seberg sur le toit de la Samaritaine ou entendre un père dire maladroitement son amour à sa fille sont des moments sublimes. Certains le voyaient déjà couronné d’une Palme d’Or. Mais à l’audace et l’inventivité, le festival préfère souvent un classicisme faussement voilé. Dommage, le cinéma n’a pas été aussi vivant depuis longtemps !

Aurélie

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HOLY MOTORS : savoir se laisser porter - Critique
Titre original : Holy Motors
Réalisation : Leos Carax
Scénario : Leos Carax
Acteurs principaux : Denis Lavant, Edith Scob, Eva Mendes
Date de sortie : 4 juillet 2012
Durée : 1h55min
4.5Note finale
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HOLY MOTORS : savoir se laisser porter – Critique

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