Tate Taylor a si bien réussi l’adaptation du roman à succès La couleur des sentiments que Dreamworks Pictures lui a naturellement proposé celle du thriller psychologique de Paula Hawkins LA FILLE DU TRAIN (The girl on the train). Si le genre des deux ouvrages n’a rien à voir, la question féminine est récurrente et il faut admettre que Tate Taylor révèle un certain talent dans la mise en scène de personnages féminins complexes. Il y a donc fort à parier que les spectatrices seront touchées à la fois par les problématiques abordées et par les personnages dépeints dont les multiples facettes permettent une identification plus ou moins large. Tension, manipulation et rebondissements sont au programme, à la manière d’un Gone Girl mais plus rythmé et surtout plus féministe a-t-on envie de dire.

LA FILLE DU TRAIN c’est l’histoire d’une femme et de ses doutes qui l’entraînent vers le fond à force de perdre confiance en elle, mais c’est aussi l’histoire d’une personne qui passe de spectatrice à actrice et même [SPOIL] [spoiler mode=”inline”]suspecte d’un meurtre, involontairement[/spoiler]. Il est en effet ici question de voyeurisme sous plusieurs formes et de ses conséquences sur la vie de ceux qui ne sont pas satisfaits de la leur. À travers les photos et commentaires distillés sur les réseaux sociaux aussi bien qu’à travers les scènes de vie que l’on perçoit tous les jours en passant en train devant les mêmes maisons, on spécule, on fantasme la vie rêvée des autres. On s’imagine à quel point les autres sont plus heureux et s’amusent plus que nous par rapport aux critères sociaux qui sont sensés déterminer le bonheur : être en couple, avoir des enfants, des amis, un bon travail, une belle maison, garder la ligne en faisant son jogging tous les jours, manger « healthy », et bien sûr n’avoir aucun vice ni aucune faiblesse. Ce voyeurisme là tue à petit feu ceux qui croient à ce qu’ils ont sous les yeux et qui persistent à s’autodétruire en continuant d’observer. C’est exactement ce que fait Rachel chaque jour, la protagoniste interprétée par une Emily Blunt plus bluffante que jamais.

LA FILLE DU TRAIN

Rachel (Emily Blunt) en pleine descente aux enfers

Ce qui est vraiment intéressant dans LA FILLE DU TRAIN, c’est précisément le point de rencontre entre les trois personnages féminins et l’image qu’elles se renvoient les unes aux autres, tout en étant complètement dans l’erreur. Ce qui est prenant, c’est de voir se dérouler au fur et à mesure du film la différence entre ce que s’imagine Rachel et ce qu’est la réalité. La névrose, les blessures enfouies et l’étouffement qui se cachent derrière la fille sexy qui semble si épanouie, l’impact intime et social de la stérilité, mais aussi la décadence du sex appeal de la femme qui devient mère dans les yeux de son homme, alors qu’ils semblent si heureux sur la photo de famille postée sur Facebook. Tout ce que la société attend des femmes et ce que cela engendre de pression et de dépression est ici exposé à travers trois portraits de femme fort réussis (interprétés par Emily Blunt, Haley Bennett et Rebecca Ferguson).

“Ce qui est vraiment intéressant dans LA FILLE DU TRAIN, c’est précisément le point de rencontre entre les trois personnages féminins et l’image qu’elles se renvoient les unes aux autres en étant complètement dans l’erreur.”

Pour ce qui est de l’intrigue et de ses retournements de situation, on peut dire que le réalisateur parvient à ses fins mais par des moyens discutables. Si l’on ne peut nier le suspens et la surprise du dénouement, il semble toutefois que le chemin emprunté pour ce faire ait été celui de la facilité, ce qui ôte un peu de crédibilité à l’ensemble. En effet, à l’inverse d’un Sixième sens par exemple où la totalité du film semble avoir été tournée en tenant compte du dénouement, c’est à dire de façon loyale vis à vis du spectateur (qui aurait pu deviner les choses), dans LA FILLE DU TRAIN le spectateur est sciemment induit en erreur par des scènes factices. Par conséquent, lorsqu’il est temps d’amorcer la fin, des éléments totalement absents jusqu’alors surgissent de nulle part… Plus étrange encore, Tate Taylor injecte une mise en scène quasi absurde (en tous cas qui fait rire les spectateurs) en plein drame final, ce qui a le mérite de désamorcer la tension instantanément – mais que l’on s’explique difficilement. Cela confirme en tous cas que la seconde partie du film dénote avec la première (la mise en place de l’intrigue).

Si l’on n’y regarde pas de trop près, LA FILLE DU TRAIN est donc un thriller psychologique parfaitement interprété qui remplit son cahier des charges. S’il pêche un peu au niveau de la mise en scène, on peut dire que cela est plutôt bien compensé par l’empathie suscitée par les personnages dont la finesse de l’écriture est incontestable. A l’arrivée, lorsque l’on descend de ce train là, reste ainsi l’image marquante de ces femmes observées, décrites ou même dessinées par d’autres femmes, et dont le traitement ou le sort ne nous laissent pas indifférents.

Stephanie Ayache

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Personnellement, je ne lis jamais vos critiques avant d’aller voir un film, afin de donner une chance à tout les films.
Après un film, je lis toujours vos critiques.. pour avoir un autre avis que le miens!
Stéphanie a fait une très belle analyse, rien à rajouter! le passage des critères sociaux.. est formidablement bien écrite.

[CRITIQUE] LA FILLE DU TRAIN

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