Photo du film La petite cuisine de Mehdi
Crédits : Pyramide Distribution

La petite cuisine de Mehdi, quand l’héritage manque de saveur

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1.5

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Amine Adjina promet une comédie autour de la cuisine et de l’identité. Mais entre un stratagème familial trop artificiel et des fourneaux quasiment absents du récit, La Petite Cuisine de Mehdi laisse un goût d’inachevé, malgré une Hiam Abbass en état de grâce.

Pour son premier long métrage, Amine Adjina s’essaie à la comédie familiale avec La Petite Cuisine de Mehdi. Le film rassemble les ingrédients attendus du genre : mensonges en cascade et tensions grandissantes, jusqu’à un dénouement où comédie et drame finissent par se rejoindre.

Initialement choisi dans le cadre d’une réflexion plus large sur la représentation de la cuisine au cinéma, La Petite Cuisine de Mehdi s’avère finalement peu exploitable sous cet angle. Car malgré son titre et le métier de son protagoniste, la cuisine reste presque inexistante dans le récit : elle n’est ni un moteur narratif ni un véritable enjeu dramatique, jusqu’au dénouement, où un unique plat cuisiné semble miraculeusement résoudre les tensions accumulées.

Le véritable sujet du film se trouve ailleurs : dans la difficulté de concilier héritage familial, identité culturelle et aspirations personnelles. Mehdi (Younès Boucif), jeune chef cuisinier, s’apprête à racheter avec sa compagne Léa (Clara Bretheau) le restaurant dans lequel ils travaillent depuis plusieurs années. Mais cette nouvelle étape fait émerger une question jusque-là laissée en suspens : Léa n’a jamais rencontré la mère de Mehdi, malgré les années passées aux côtés de son fils. Face à cette perspective, Mehdi panique : il est persuadé que sa mère franco-algérienne rejettera sa compagne française, par peur que son fils s’éloigne de son histoire et de sa culture. Avec l’aide de Souhila, la gérante du bar voisin, il imagine alors un stratagème : présenter à sa compagne une actrice jouant le rôle de sa mère. Cette actrice n’est autre que Souhila elle-même.

Une comédie familiale qui peine à trouver son équilibre

La mécanique de La Petite Cuisine de Mehdi repose sur un ressort comique classique : un mensonge initial qui ne cesse de prendre de l’ampleur jusqu’à menacer l’équilibre de l’ensemble des personnages.

Un procédé que l’on retrouve dans Madame Doubtfire (Chris Columbus, 1993) ou Le Prénom (Alexandre de La Patellière et Matthieu Delaporte, 2012), deux films qui construisent leur comédie autour d’un stratagème dont les conséquences finissent par dépasser leurs instigateurs.

Le premier fonctionne grâce à des personnages aux enjeux émotionnels forts, dont les interprétations donnent une véritable crédibilité à un postulat pourtant profondément improbable : un père qui se travestit en femme de ménage pour continuer à voir ses enfants après un divorce. C’est précisément cette incarnation qui permet d’adhérer à une situation qui, prise isolément, semble presque « cartoonesque ». À l’inverse, dans La Petite Cuisine de Mehdi, demander à une connaissance de se faire passer pour sa mère auprès de sa compagne relève également d’un stratagème difficilement crédible ; mais faute de personnages suffisamment incarnés et d’un conflit émotionnel assez puissant, le spectateur reste davantage conscient de l’artifice, sans jamais parvenir à suspendre son incrédulité.

Le Prénom, en revanche, s’appuie sur la théâtralité des échanges et une écriture ciselée au service de chaque interaction. Or, le long métrage d’Amine Adjina opte pour des répliques plus réalistes et moins léchées, dans la continuité d’une forme de cinéma-vérité. Mais cette « fabrication du naturel » reste encore trop perceptible pour produire l’effet escompté.

Une Hiam Abbass qui éclipse le protagoniste

Le personnage de Souhila est le cœur battant de ce récit. Non seulement elle représente le principal ressort comique du film, mais elle se trouve également au centre de ses scènes les plus dramatiques. Interprété par Hiam Abbass, ce personnage apporte une densité dramatique qui dépasse largement la mécanique comique du récit. Derrière une apparente désinvolture, elle laisse apparaître une femme marquée par des blessures anciennes, dont quelques regards ou variations d’intonation suffisent à révéler la profondeur. Cette interprétation crée cependant un contraste parfois difficile à équilibrer avec le reste du film : Hiam Abbass semble porter des enjeux émotionnels que le scénario peine à développer pleinement, laissant planer un doute, celui de savoir si cette différence vient de la richesse de son interprétation ou du manque d’exploitation des pistes dramatiques ouvertes par son personnage.

L’un des enjeux les plus intéressants du film est celui de l’héritage. Mehdi est un personnage partagé entre plusieurs appartenances. Il souhaite construire une vie professionnelle et sentimentale qui lui ressemble sans désavouer sa famille et son histoire. Le film ambitionne ainsi de raconter le conflit intérieur d’un homme qui tente de réunir deux mondes, mais il peine à lui donner une véritable profondeur dramatique.

Les récits mettant en scène une double identité fonctionnent souvent lorsqu’ils rendent palpable la contradiction intime du personnage principal, jusqu’à l’amener à une forme de dédoublement presque excessif. Dans La Petite Cuisine de Mehdi, la multiplication des situations entre la fausse mère, la véritable mère et Léa semble davantage relever d’un mécanisme scénaristique que d’un conflit émotionnel réellement ressenti. Younès Boucif, interprète de Mehdi, joue un homme au centre d’un mensonge de plus en plus complexe, mais son trouble peine à devenir celui du spectateur.

Une cuisine réduite à un langage symbolique sans profondeur ni originalité

Si la cuisine occupe une place marginale dans le récit, la scène d’ouverture fait pourtant tout pour nous convaincre du contraire. Gestes techniques filmés au plus près, dressages impeccables, couleurs saturées, musique élégante : Amine Adjina convoque tous les codes du cinéma culinaire contemporain. Une entrée en matière d’autant plus frustrante qu’elle ne débouche sur presque rien. Au-delà de son caractère conventionnel, cette séquence annonce un sujet que le film délaisse presque immédiatement.

Les rares scènes où les personnages cuisinent ou partagent un repas effleurent néanmoins une idée intéressante : celle d’une cuisine capable de devenir langage. Le goût devient alors un moyen d’exprimer ce que Mehdi ne parvient pas à formuler, en créant une forme de communication qui dépasse la parole. Le dernier plat préparé par Mehdi cherche ainsi à matérialiser son message : il ne se contente plus de revendiquer son héritage, il le donne à ressentir.

Cette résolution possède une certaine justesse symbolique, mais elle arrive malheureusement après un développement émotionnel insuffisant. La cuisine aurait pu être le cœur battant du film, le lieu où les différentes identités de Mehdi se rencontrent naturellement. Elle reste finalement un outil narratif ponctuel, incapable de compenser le manque d’alchimie qui fragilise l’ensemble du récit. Reste la performance de Hiam Abbass, seule vraie réussite d’un film qui n’aura pas su transformer ses bonnes intentions en émotion.

Nathan DALLEAU

Auteur·rice

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