Cela fait bien dix ans que Clint Eastwood semble se focaliser sur le genre du biopic ou l’évocation de faits réels, plus que sur un scénario original. Après son diptyque Mémoires de nos père (2006) et Lettres d’Iwo Jima (2007), qui aborde sous deux points de vue la bataille d’Iwo Jima durant la Seconde Guerre mondiale, il y eut L’Echange (2008), l’histoire d’une mère dont le fils a été enlevé à la fin des années 1920, et Invictus (2009), évocation d’un moment de la vie du président sud-africain Nelson Mandela. Il réalisa ensuite J. Edgar (2011) biographie du célèbre directeur du FBI J. Edgar Hoover, Jersey Boys (2014) à propos du groupe vocal The Four Seasons et American Sniper (2015) sur le tireur d’élite Chris Kyle.

Une série de films qui peuvent être liés par leur approche et qui se démarquent par leur sujet. Avec en point commun, avant tout, l’envie pour Clint Eastwood de rendre hommage à des êtres au statut de héros, parfois plus ou moins contestables. Avec American Sniper (mais aussi J. Edgar), Eastwood bénéficiait d’une personnalité forte et ambiguë. A savoir un soldat américain, patriote convaincu, à la vision assez simpliste (« tuer les autres pour sauver ses compagnons »). En le présentant comme il était, sans réelle volonté de remettre en question ses actes, sans jugement apparent, le film pouvait déranger et a divisé spectateurs et critiques. Malheureusement pour SULLY, dernière réalisation du cinéaste américain, le résultat n’est pas du même acabit. Le film trouvant justement ses limites dans la personnalité traitée. Un homme considéré comme un héros, mais à la vie tout de même bien trop banale.

Photo du film SULLY

Le 15 janvier 2009, le pilote d’avion Chesley Sullenberger, dit Sully, effectua un amerrissage d’urgence sur le fleuve Hudson, qui borde la ville de New York. Il parvint ainsi à sauver la vie des 155 passagers et des membres de l’équipage. Rarement un résumé de film n’aura aussi bien tenu son nom. En effet, ces deux phrases (qu’on retrouve de manière plus ou moins remaniée en conclusion du film), sont à peu près tout ce que contient SULLY ; un gentil hommage assez plat. En une heure et demie, il y a le sentiment qu’Eastwood n’a pas grand-chose à dire. Estimant qu’il n’est pas nécessaire de parler du passé et de la jeunesse du pilote – à peine évoqués par le biais de deux courtes scènes sans aucun intérêt scénaristique – SULLY se concentre sur l’événement majeur, l’amerrissage, qu’il repasse en boucle. Une première fois, comme un souvenir gravé dans la mémoire de Sully. Une seconde fois, après qu’Eastwood ait introduit, sans raison véritable, une poignée de passagers (une vielle dame en fauteuil roulant, une mère avec son bébé, un jeune homme avec son père…) comme pour essayer de toucher notre corde sensible. Une troisième fois pour évoquer l’intervention rapide des ferries et garde-côtes. Et encore une autre lors de l’écoute de la boîte noire de l’avion. Une incessante répétition lassante qui n’apporte aucun nouveau point de vue et semble être davantage un moyen d’étirer et d’entrecouper le récit, composé également de l’enquête qui fut effectuée après l’incident mécanique.

“Estimant qu’il n’est pas nécessaire de parler du passé et de la jeunesse du pilote, SULLY se concentre sur l’événement majeur, l’amerrissage, qu’il repasse en boucle.”

Bien qu’ayant sauvé la vie des passagers, la commission (en se basant sur des simulateurs) estimera que la décision prise par Sully n’était pas la meilleure, et fut même une mise en danger des passagers. A cet instant le film laisse pointer la possibilité de complexifier son personnage. Forcément chamboulé par ce qu’il vient de vivre et du jour au lendemain sur toutes les télévisions, il va se remettre en question et douter. Mais Eastwood ne s’intéresse finalement pas plus à l’enquête qu’à la psychologie de l’homme (ou aux personnages secondaires). Et à peine effleure-t-il ces éléments, à l’aide d’une mise en scène tout aussi réduite au minimum – cela se résume bien souvent à filmer Tom Hanks qui regarde par une fenêtre ou un écran jusqu’à ce qu’un flashback apparaisse. Difficile donc de bien comprendre ce que cherche à faire le réalisateur, ni ce qui l’intéresse vraiment.

Néanmoins SULLY ne peut être considéré comme raté ou totalement déplaisant. Sa séquence d’introduction est même particulièrement réussie. De même que l’évocation subtile des événements du 11 septembre 2001, qui hantent toujours les esprits. Mais en dehors de ces quelques points, SULLY se révèle mineur dans la filmographie d’Eastwood dont on pouvait attendre mieux. Reste qu’il est intéressant de voir, à une époque où le cinéma américain multiplie les blockbusters de super-héros, comment le cinéaste a su en offrir une alternative avec des « héros humains ». Considérés comme tels après un sauvetage exceptionnel, ou de par un esprit patriotique qui parle directement au peuple américain, comme Chris Kyle. Une manière de montrer que les super-héros sont les héros (américains) de tous les jours, qui agissent pour les autres sans songer à eux-mêmes. Dommage que cet intérêt pour ceux qui composent la société n’offre, qu’une fois sur deux, une réussite cinématographique de la part du cinéaste.

Pierre Siclier

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