Shyamalan est de ces réalisateurs dont le renouveau peine tellement à arriver qu’on se demande s’il est possible. Présenté comme le nouveau Spielberg il y a de ça quelques années, l’espoir déchu vient d’enchaîner deux blockbusters ratés (Le Dernier Maître de l’Air et After Earth) et revient en 2015 avec un film plus petit, plus modeste. Nos craintes se sont éveillées lorsqu’on a appris que ce nouveau long-métrage serait un found-footage, genre éculé et usé jusqu’à la moelle dont la réinvention ne semble pas pouvoir être une option. M. Night Shyamalan s’est déjà frotté au fantastique avec Sixième Sens et Signes (voir Le Village, dans une moindre mesure) et a prouvé avec brio sa capacité à être un brillant créateur d’angoisse.

Le procédé filmique employé loge ses limites dans ses propres codes formels. D’abord dans la nécessité narrative de filmer les événements car un personnage en danger, trouvera toujours le moyen de filmer. Sauf que ce geste désamorce toute notion de réalisme à laquelle veut se conformer le genre. Ensuite dans le sens du cadrage, parfois trop cinématographique et non conforme à de la prise de vue amateur. C’est-à-dire qu’on sent le réalisateur du film derrière la manière de cadrer du personnage.  THE VISIT n’échappe pas à ce reproche mais va chercher dans le personnage de Becca une justification – elle est amatrice de cinéma avec bases solides en la matière. Une fois ces remarques, adressées finalement plus au genre qu’au film seul, il faut dire qu’on retrouve le Shyamalan qu’on aime. Celui qui fabrique de la tension avec du quotidien, avec le doute entre l’explicable et le fantastique. A mesure que le film avance, les deux enfants découvrent le comportement étrange des grands-parents mais la scène d’après vient apporter une explication rationnelle aux actes. Si bien que l’accumulation de raisons devient suspecte et nous ramène sur la piste fantastique. Parce qu’on est dans un genre horrifique. Parce qu’on est chez M. Night Shyamalan.

Photo du film THE VISIT

© Universal Pictures

En prenant deux personnes âgées comme menace, le réalisateur joue encore plus sur le fil de l’incertitude car ces figures sont plus exposées à des troubles. Ainsi le scénario s’amuse avec l’incontinence, le désordre mental, par un humour noir délicieux. Outre l’horreur, THE VISIT est un film comique, secouant ses personnages pour notre plus grand plaisir. A l’image de cette scène sous les fondations de la maison, où une partie de cache-cache vire à l’horrifique avant de se conclure sur une note drôle qui laisse le spectateur hébété autant que les deux gamins. N’empêche que les scènes de nuit fonctionnent diaboliquement, certes à base d’ingrédients connus (jump-scare, entrées/sorties du cadre, jeu sur le hors-champ) mais on se laisse prendre au jeu sur notre siège. En petit malin, c’est sur le quotidien que M. Night Shyamalan tisse la maline toile du doute, se refermant implacablement sur le spectateur. Les événements du quotidien deviennent plus suspects car on ne s’attend pas à ce qu’en plein jour apparaisse l’étrange, tant le film a pris soin d’installer un rythme binaire où la nuit correspond au surnaturel et le jour au retour de la raison. La bonne idée est d’aller chercher des acteurs inconnus dans le rôle de grands-parents que les enfants n’ont jamais vu. Plus que l’idée, les deux acteurs sont redoutables d’ambiguïté, de candeur maléfique.

Sous la trame du film se niche un jeu sur le cinéma de Shyamalan dans sa globalité. Lui, le réalisateur de l’élément dissimulé, celui qui croit aux twists comme vecteur de pur plaisir cinématographique, emploie à plusieurs moment des choses cachées (que trouve-t-on dans le puit ? Et dans la grange ? Et dans le sous-sol ? Et dans le salon une fois la nuit tombée ?). Là où son cinéma tenait jusqu’alors, globalement, à un élément par film, il varie les pistes dans THE VISIT. Chacune étant une réponse possible à la scène finale. Si on n’a pas manqué de pointer du doigt comment par ces mécanismes signatures il s’était caricaturé, The Visit vient rappeler qu’il sait porter un regard lucide et joueur sur son propre cinéma.

« Shyamalan n’est pas apparu aussi inventif depuis bien des années ! »

M. Night Shyamalan est un homme qui aime la fiction. Le raté mais sincère La Jeune Fille de l’Eau exacerbait dans une sorte de mise en abîme son goût pour les histoires. Dans THE VISIT, les frangins profitent de leur séjour pour réaliser un petit film, destiné surtout à leur mère, qui est en conflit avec ses propres parents. C’est une histoire aux multiples couches. On a le film et le film dans le film, plus une autre dimension ajoutée par la fin, qui ne sera pas dévoilée dans ces lignes. Lors d’un magnifique moment, Becca interroge sa grand-mère qui refuse de parler de sa fille. Pour lui faire avouer certaines choses, la jeune fille plaque l’histoire de sa mère sur une histoire imaginée, une sorte de conte. Par ce biais, elle fait dire des choses à la vieille femme. La scène montre la puissance de la fiction, ce qui par l’invention peut ressortir de chacun. C’est sans compter sur la perfidie d’un Shyamalan déchaîné, qui lors du final vient renverser la valeur de cette scène. Empreint d’un humour qu’on avait peu connu aussi corrosif chez lui, il vient coller sur l’avant-dernière scène du film une musique prévue, à la base, par Becca comme un « contrepoint » pour son petit film. Il fait refermer la fiction dont il est le maître par une innocente démarche artistique prévue par un protagoniste. Histoire de rappeler qu’il est le conteur ayant un contrôle total. Une pointe d’ironie savoureuse, preuve que le bonhomme n’est pas apparu aussi inventif depuis des années.

Pour approfondir sur le cinéma de Shyamalan, nous vous invitons à lire un article qui lui est dédié à l’occasion de la sortie de THE VISIT : Le problème Shyamalan

INFORMATIONS

Affiche du film THE VISIT


+ Blumhouse + Shyamalan : et si THE VISIT était réussi ?
+ Retour en force de Shyamalan : un nouveau film avec Joaquin Phoenix !

Titre original : The Visit
Réalisation : M. Night Shyamalan
Scénario : M. Night Shyamalan
Acteurs principaux : Kathryn Hahn, Ed Oxenbould, Benjamin Kanes
Pays d’origine : U.S.A.
Sortie U.S. : 11 septembre 2015
Distributeur : Universal Pictures International France
Synopsis : Deux enfants sont envoyés passer une semaine en Pennsylvanie, dans la ferme de leurs grands-parents. Mais lorsque l’un d’eux découvre qu’ils sont impliqués dans quelque chose de profondément dérangeant, leurs chances de retour s’amenuisent de jour en jour.

TRAILER