Adaptation du roman à succès de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, Le Cercle littéraire de Guernesey est un bel hommage du cinéma à la littérature, tout en humilité et en poésie au grand air.

Aujourd’hui plus que jamais, les évènements de la Seconde Guerre mondiale ont la part belle au cinéma grâce à d’ambitieux projets : Fury, Dunkerque ou Les heures sombres n’en sont que quelques exemples. Au milieu de ces productions surgit alors une étincelle de douceur, un long-métrage aux notes champêtres irrésistiblement british. L’ouvrage dont il est tiré, Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, est parfaitement honoré ici, l’esprit est retranscrit avec une subtilité qui devrait ravir les fans. Il est d’ailleurs regrettable que le titre en français ait été modifié pour ce qu’il est, la promotion étant déjà réduite il est dommage que même les lecteurs n’aient pas connaissance de sa sortie ! Toujours est-il que l’œuvre gagne à être adaptée, d’autant que le changement de médium permet un agréable dialogue entre les arts. La polyphonie épistolaire n’embrasse pas aisément les exigences de l’image, et s’il est certain que la correspondance est un peu sous-traitée, le réalisateur ne diminue pas le poids de l’écrit. Ainsi une voix-off intelligente et quelques nombreux plans bien pensés sur des piles de papiers ou une machine à écrire soulignent à quel point il est fédérateur. Qu’il réunisse les amis et amants ou qu’il détruise des vies, le livre est présent partout que ce soit dans une librairie ou dans une chambre, l’intellect anime les passions.

Il s’agit d’une œuvre touchante qui autorise la réflexion sur le mal-être individuel et le droit de guérir, mais surtout sur le rôle essentiel des mots.

Cependant il est aussi vrai que les longues lettres échangées par les héros romanesques pâtissent de la transposition, ce qui est lentement installé entre les lignes sur des dizaines de pages semble moins spontané, cousu de fil blanc à l’écran. Il est certes inévitable de déroger, mais certains effets comiques sont perdus, sans compter la romance et l’histoire qui sonnent parfois comme des prétextes respectifs. Les questions centrales du deuil, de la recherche du foyer et de la curiosité sont joliment traitées mais peut-être trop superficiellement, de sorte que la puissance des enjeux se voit altérée par moments.

Cependant le rythme permet d’oublier ces écueils, la dynamique du temps présent qui s’écoule normalement et l’accélération subite des flashbacks sauve le spectateur de la monotonie d’un film d’enquête historique trop plat. Mike Newell se distingue par une carrière véritablement éclectique mais en effet toujours soignée, c’est un homme du contexte, que ce soit celui de la mafia, du jeu vidéo, de la magie ou de la maladie. Il retrouve ici ses premières affinités, ces Britanniques à l’identité si unique, à la sensibilité caustique, et à la pudeur démonstrative. Il y a peut-être parfois une héroïsation poussée de la résistance anglaise, mais c’est avant tout le reflet d’une tendresse profonde pour ceux dont l’individualisme du drame s’efface d’ordinaire dans la crise de masse. Il y a ce je-ne-sais-quoi d’Andie MacDowell dans la façon dont Lily James apparaît parfois, cette gaucherie naïve dans les apparitions de Michiel Huisman. Tous les membres du cercle sont parfaitement interprétés dans leur singularité et jamais caricaturaux, tous si différents mais si profondément liés. C’est aussi le cas des rôles secondaires de Matthew Goode et Glen Powell qui apportent leur petit supplément d’âme. Il est facile de s’attacher à chacun d’entre eux grâce à leur écriture, ce sont des individus que l’on aimerait connaître et l’enchaînement des découvertes fait brûler l’envie d’en savoir toujours davantage à leur sujet.

Mais les personnages ne seraient rien sans l’un des éléments, ce qui fait véritablement la force visuelle de ce long-métrage, à savoir les décors. La caméra d’une légèreté bienvenue filme aussi bien de petits intérieurs chaleureux que de grandes étendues revigorantes à Guernesey, face à une ville de Londres plus monocorde. Le port plein de vie, le pub, les jardins en fleurs, les falaises, la plage, tout donne envie de s’évader dans ce sanctuaire naturel. Et tout ce qui est tranquille est pureté, l’érudition n’est pas celle de la ville mais bien celle de l’île qui frémit au gré des pages et qui malgré les chamboulements reste ce havre de paix si précieux.

Finalement la toile de fond belliqueuse est une reconstitution historique personnelle mais peu cruciale, et c’est bien dans l’intime que le récit s’épanouit. C’est une belle histoire qui réchauffe les cœurs, et qui ne s’attarde pas tant sur le déroulement tragique mais sur ceux qui restent, brisés plus ou moins consciemment. Ils n’ont pas vécu de catastrophe d’envergure numériquement, et pourtant la guerre les a insidieusement démolis, leur rédemption n’est même possible que par la perte. Il s’agit d’une œuvre touchante qui autorise la réflexion sur le mal-être individuel et le droit de guérir, mais surtout sur le rôle essentiel des mots. Et si pour finir il ne fallait justement en conserver qu’un, de mot, pour décrire ce beau mystère, ce serait celui de charme.

Manon

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LE CERCLE LITTÉRAIRE DE GUERNESEY, idylle anglaise à fleur de mots - Critique
Titre original : Le cercle littéraire de Guernesey
Réalisation : Mike Newell
Scénario : Don Roos
Acteurs principaux : Lily James, Michiel Huisman, Glen Powell
Date de sortie : 13 juin 2018
Durée : 2h03min
3.5Pittoresque
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