On a rencontré Jérémie Renier et Yannick Renier, les deux frères acteurs bien connus, qui réalisent CARNIVORES, leur premier long métrage. Très complices et de très bonne humeur, ils nous ont parlé de leur passionnante première expérience derrière la caméra.

CARNIVORES est le premier long métrage co-réalisé par les frangins Jérémie Renier et Yannick Renier. Rencontrés à Bordeaux lors de la présentation de leur film, ils nous ont parlé avec beaucoup d’humour, d’humilité et d’équilibre de parole (l’un rebondissant toujours sur l’idée de l’autre) de la naissance et de l’évolution de leur projet, de la bienveillance dont ils ont bénéficié et dont eux-mêmes ont essayé de faire preuve, de leur vision de la réalisation et de leur travail avec les acteurs.

D’où vous est venue cette idée de co-réaliser et pourquoi vous a -t-il fallu 7 ans pour la concrétiser ?

– Yannick Renier Après avoir tourné Nue Propriété de Joachim Lafosse, Jérémie voulait qu’on se retrouve. On a des parcours différents et en même temps on fait le même métier et cette différence est complémentaire. Au départ, l’idée a donc germé dans nos esprits de travailler à deux, sans spécialement le projet de réaliser à deux un long métrage. C’était d’abord une réflexion, l’envie pour Jérémie de réaliser, et pour moi l’envie d’écrire. Puis les choses se sont mises en place doucement puis de manière de plus en plus intense depuis quatre ans. C’est après qu’est venu le sujet de la fratrie, de la question de la réussite de deux frères, puis de deux sœurs. On a mis sept ans parce qu’on est tous les deux très occupés par notre métier de comédien, soit au théâtre et au cinéma.

Vous avez abandonné l’idée d’une comédie au profit du thriller psychologique ? Pour quelles raisons ?

– Jérémie Renier : Très vite on est parti sur une base de notre relation, de notre histoire et de beaucoup d’anecdotes du cinéma, et puis même si ça nous faisait beaucoup rire, on s’est dit qu’on n’avait pas envie de parler du cinéma, ni de faire un film de cinéma et sur ce qu’on a vécu. Très vite on a voulu aller plus loin, dans un fantasme ou une projection de ce que nous n’avons pas vécu. On avait envie d’aller vers quelque chose de plus profond, de plus enfoui, de plus dur et de plus sombre avec le rapport originel dans une famille, dans une fratrie, où il y en a l’un des deux qui a l’impression que le suivant a pris toute la place de l’autre. Très vite le thriller s’est imposé, parce que les codes du thriller permettent d’appuyer encore plus l’agressivité, la tension, la violence de ces deux sœurs se donnent. Dès le départ on avait envie d’une fin qui soit tragique.

Jérémie Renier et Yannick Renier

Pourtant, votre film s’ouvre sur une première scène comique ?

– Jérémie R : Yannick a vécu ça et on l’a retranscrit ! On trouvait intéressant de montrer comme ça peut être étrange ou grotesque, difficile ou désagréable de parler avec quelqu’un qui fait semblant d’être un cheval. Il faut avoir une distance, un amour propre bien placé. Quand on rencontre Mona, on voit qu’elle en est là, on sent qu’elle en a envie et qu’elle est prête à se battre pour ça.

– Yannick R : C’est comme dans Mulholland Drive, il y a une scène de casting et l’actrice joue une scène de soap pas très bonne, et tout à coup la façon de filmer change et on est au cinéma. L’envie pour nous c’était de commencer le film en parlant de cinéma, avec une anecdote, un casting. Mais à un moment donné, bien qu’elle parle à un faux cheval, on est pris par cette émotion et par l’actrice et on bascule de la comédie à quelque chose de plus grave et de plus profond, de plus essentiel.

 Votre film est produit par les frères Dardenne, dont le genre de cinéma est assez loin du vôtre ?

– Jérémie R : Ils ont cette intelligence de nous avoir écouté et porté là où on avait envie d’aller sans imposer quoi que ce soit. Ils ont pointé des endroits dans le scénario qui leur soulevaient des questions, et ça nous faisait ou pas changer des choses. Mais on n’a jamais eu ce poids, parce qu’on s’est entouré de gens de talents, qu’on aime et qui ont eu un œil et cette bienveillance surtout à mon égard parce que je les connais depuis que je suis enfant. 

C’est Sam qui dévore l’espace mais c’est Mona, celle qui est dans l’ombre, qui est la plus carnassière

Vous abordez le rapport d’une sœur aînée avec sa sœur cadette, avez-vous fait des recherches sur la place dans les fratries ?

– Yannick R : Non, mais la meilleure recherche c’est la famille ! On a aussi deux sœurs aussi et on observe nos familles. C’est vrai que c’est caractéristique de l’aîné, du cadet, tous ceux qui ont un frère ou une sœur traversent des conflits, nos personnalités se construisent en fonction de nos frères et sœurs.

Pouvez-vous nous parler de votre parti pris d’être dans la tête de Mona et de mettre la froideur du cadre et de la lumière au service de sa personnalité?

– Jérémie R : Puisque le cadre était pour nous l’esprit de Mona, on s’est très vite rendu compte qu’on n’avait pas envie de découper le film dans tous les sens. Il fallait que le cadre suive ça aussi. On a voulu quelque chose d’un peu oppressant, grâce à ces cadres qui sont très larges. Avec des travellings très lents, ils symbolisent le personnage étouffé et contenu, qui n’arrive pas à éclore. Le personnage principal est très opaque à ce qui lui arrive, elle est très mystérieuse, elle prend sur elle tout le temps. On a aussi travaillé avec l’étalonneuse les couleurs et les lumières un peu bleues et qui changent au fur et à mesure que Mona s’épanouit et touche à son bonheur.

– Yannick R : Alors que c’est Sam qui s’enflamme et qui va tout casser, on doit sentir Mona comme une marmite sur le feu, quelque chose qui commence doucement et qui bout petit à petit. Au départ on a l’impression que c’est une eau calme, mais l’idée c’était de faire émerger petit à petit le désir la convoitise et l’envie de Mona. Puis on sent que ce qui se passe dans l’eau dormante de la grande sœur est dangereux et notre façon de filmer la lumière est aussi une façon de dire au spectateur « tout va bien », de le prendre par la main et de l’amener tout doucement vers la fin.

– Jérémie R : Le titre du film évoque d’ailleurs l’idée du territoire, de la chasse, du danger qui fait peur et surtout avec le s du pluriel on avait envie de jouer pendant tout le film avec le spectateur pour le perdre un peu sur qui est la proie, qui est la prédatrice, qui est la victime et qui est le bourreau. C’est Sam qui dévore l’espace mais c’est Mona, celle qui est dans l’ombre, qui est la plus carnassière. 

La mère (Hiam Abbass) et ses filles Mona (Leila Bekhti) et Sam (Zita Henrot)

Comment avez-vous choisi les actrices Leila Bekhti (Mona), Zita Henrot (Sam) et Hiam Abbass (La mère) ?

– Jérémie R : Pour le personnage de Sam, c’est Leila Bekhti, qu’on connaissait, qui a fait passer des essais. Il fallait trouver un duo et très vite il y a eu une alchimie avec Zita Henrot, un regard de bienveillance l’une sur l’autre. C’était important pour nous qui avons joué ensemble, car ça nous permettait d’aller plus loin dans notre mode de création. Car le fait d’avoir confiance et de se senti libre avec la personne en face, avec qui on va jouer dans l’intimité, à qui on va montrer nos émotions et même se toucher physiquement. Le plus beau cadeau que les actrices nous ont fait, au-delà de leur jeu et de leur investissement, c’est la confiance et l’amour qu’elles nous ont donné pour pouvoir faire ce film.

– Yannick R : Leila est plus connue dans des rôles plus lumineux. Elle dégage quelque chose de sympathique, de très agréable, volubile même. Elle bouge. On a eu envie de garder et d’utiliser sa nature, perceptible en filigrane, mais on l’a emmenée vers plus de retenue. Elle a beaucoup travaillé pour se construire un corps différent, une démarche différente, un phrasé différent. Et pareil pour Zita qui n’avait pas encore eu l’occasion de montrer une partie d’elle plus exubérante, plus sexuelle, plus séductrice. Nous aussi ce qu’on aime en tant qu’acteur, c’est d’aller dans des endroits ou des rôles qu’on ne nous propose pas d’emblée, d’explorer des parties de nous-mêmes moins souvent montrées.

– Jérémie R : Quant à Hiam Abbass, c’est une super actrice, très cultivée et lettrée. On avait besoin d’avoir une forte personnalité qui pouvait être entre les deux filles, un peu écrasante. On s’était imaginé que son personnage était quelqu’un d’une force inouïe, dont on comprend qu’elle a perdu son mari et qu’elle a dû élever seule ses deux filles. On cherchait une mère qui puisse avoir cette frustration à n’avoir pas réussi dans la vie, qui transmet ça à ses filles dans lesquelles elle s’est projetée, ce qui crée un certain déséquilibre entre elles.

L’un de vos personnages, Brozec, est un réalisateur qui a un rapport assez violent avec ses acteurs, avez-vous rencontré de tels réalisateurs dans votre carrière ?

– Yannick R : Oui, il y a effectivement des réalisateurs qui sont très durs dans leurs directives et qui ont un rapport pervers avec les acteurs et les actrices. Mais notre envie c’était de peindre un portrait assez fort d’un réalisateur qui puisse attirer ces deux actrices. On voulait jouer avec les clichés du cinéma, parce que maintenant le public est au courant de ce qui s’est passé dans les coulisses de tel film avec telle actrice et tel réalisateur. Via le film de Brozec on flirte avec le fantasme de Mona, son désir et son envie de cinéma. C’est quelque chose qui touche moins au fantastique qu’à l’onirique. Elle rêve la vie de sa sœur, elle veut une vie rêvée, elle n’a pas conscience ce que vit vraiment sa sœur qui va mal, mais elle ne peut pas comprendre ce qu’elle traverse.

– Jérémie R : On a pensé à des réalisateurs comme Lars van Triers qui font des expériences cinématographiques. On avait besoin d’avoir un metteur en scène qui fasse rêver Mona qui a un cursus scolaire et littéraire et a fait le Conservatoire. Elle est fascinée par ce personnage qui fait des films complètement fous et pas visibles pour tout public, mais qui a une empreinte. Sam n’a pas cette conception-là, on imaginait qu’elle débarquait en face d’un mec où elle ne comprend pas les codes ou comment il réagit. Elle est dans un endroit plus mouvant, moins stable et on avait envie d’une figure d’un metteur en scène artiste complet qui fait lui-même ses décors.

Mona et Sam

Qu’est-ce qui vous a paru le plus dur dans le rôle de réalisateur et quels avantages et inconvénients avez-vous rencontrés à réaliser à deux ?

– Jérémie R : Être réalisateur, même si c’est très exaltant, c’est en permanence devoir rebondir. Réaliser un film c’est une traversée, avec des moments où on est seul avec son objet, son art, son désir, ses doutes face à des équipes, des producteurs, des créanciers. Là on a découvert à deux le métier de réalisateur, et c’est pour ça qu’être deux c’est très plaisant parce qu’on n’est pas tout seul à se prendre toutes ces rafales sur le bateau quand ça tangue. C’est agréable de pouvoir se soutenir à certains moments –et forcément traverser ça avec quelqu’un qu’on aime, on se sent plus fort, on partage aussi bien les moments de doute que de joie.

– Yannick R : Le plus dur, c’est de tenir sur ce travail au long cours. En fonction de chacun il y a des choses plus dures, comme devoir parler à une équipe et devoir gérer des personnalités différentes. Mais on a toujours tout fait à 4 mains, on essayait juste de trouver des bulles d’intimité pour construire à deux, toujours être tous les deux d’accord de ce qu’on voulait faire et pour ne parler ensuite que d’une seule voix, soit à la technique, soit aux comédiennes, soit aux producteurs. 

Réaliser un film, c’est une traversée et c’est pour ça qu’être deux c’est très plaisant parce qu’on n’est pas tout seul à se prendre toutes ces rafales sur le bateau quand ça tangue.

Comment avez-vous travaillé avec votre chef opérateur Georges Lechaptois ?

– Jérémie R : On voulait un film avec un esthétisme fort, du coup il y avait des contraintes techniques, assez lourdes, qu’on a imposées en termes de production. Le dialogue que le chef opérateur doit avoir avec son réalisateur est important, car il doit trouver ce que celui-ci a dans sa tête, et c’est là qu’il faut apprendre le même langage technique. On a eu besoin d’un peu de temps pour que notre chef opérateur comprenne nos envies et ce qu’on avait en tête.

– Yannick R : J’ai découvert que pour un premier film, c’est vraiment important de s’entourer des bons techniciens car ils peuvent nous faire profiter de leur expérience, sans pour autant nous écraser. Sans faire l’économie de faire certaines erreurs, on doit essayer au mieux sa propre sensibilité de réalisateur qui est en train de naitre. À un moment du tournage, Jérémie et moi on était perdus et épuisés, et on demande à Georges Lechaptois: « toi qu’est-ce que tu ferais ? » et il nous a répondu « c’est votre film les amis, c’est à vous de faire ces choix ! » C’est génial de pouvoir dire ça parce qu’il nous a suivi, c’était une leçon. 

Votre regard en tant qu’acteur depuis cette réalisation a changé ? Êtes-vous plus compréhensif face au travail du réalisateur ?

En cœur : Oui, vraiment !

– Jérémie R : Chaque acteur devrait un jour passer à la réalisation juste déjà pour comprendre ce qu’est un film, le temps et l’énergie que ça prend. En tant qu’acteur, même si on a une compréhension du plateau de la technique, on est pris en charge pendant un laps de temps défini par le plan de travail, et on ne se rend pas du tout compte de l’investissement global du réalisateur en termes de temps, d’investissement, de préparation, d’avancement de production, de pertes de décors, de casting qui change. Le but d’un acteur c’est d’être disponible au moment où on lui demande et d’être investi dans son personnage et dans sa petite personne et c’est vrai que parfois on oublie ce qu’il y a autour, sans comprendre. On reste avec notre propre frustration, nos propres névroses, et on oublie que le réalisateur a tellement plus de choses à gérer.

– Yannick R : On est plus compréhensif parce qu’on sait ce que c’est que d’être face au à la caméra et d’être très dépendant de la bienveillance de la personne qui regarde. Jérémie et moi on a tous les deux ressenti un jour le malaise de ne pas savoir comment jouer une scène, de ne pas savoir comment faire, de sentir que le cœur bat plus vite, de transpirer et que les gens autour de vous ne le voient pas, on fait semblant. En sachant ça, on arrivait à parler avec nos acteurs et essayer de leur dire « c’est un chemin, ce n’est pas grave, utilise l’état dans lequel tu es », de pouvoir percevoir que c’est quelque chose de difficile de se mettre à nu, de se montrer. C’est vraiment important ce regard bienveillant pour rassurer les acteurs. Quand on passe de l’autre côté de la caméra, on comprend qu’il y a une responsabilité partagée : l’acteur n’a pas toute la responsabilité de la scène, le réalisateur va jouer sur d’autres tableaux, comme la lumière, l’histoire. Il y aussi le spectateur qui va faire son propre film dans sa tête. Donc moi ça m’a permis de me rendre compte qu’en tant qu’acteur je ne pouvais pas tout porter.

Êtes-vous prêts à renouveler l’expérience ?

– Yannick R : Pour ma part là je recommence à avoir envie tellement ça a été une catharsis ! Ce n’est pas n’importe quoi d’être avec son frère qu’on aime et de raconter cette histoire-là, j’y ai laissé des plumes et en même temps je me sens plus léger. J’ai envie que le film puisse rencontrer son public et qu’on puisse profiter de ça et puis si en nous germe une envie conjointe j’espère qu’on pourra s’y remettre.

– Jérémie R : Et si on fait une suite… ça s’appellera Vegans !

Propos recueillis par Sylvie-Noëlle

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Sylvie-NoëlleBrian M. Recent comment authors
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Brian M.
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Brian M.

Vu mardi pour la toute dernière séance dans le cinéma du coin, trés bon film!
Leila Bekhti m’a surpris elle est effectivement tout en retenu durant tout le film, au début parce que dans l’ombre et même à la fin aprés avoir émergé de manièere fulgurante ensuite elle retrouve cet état de retenu du début, pas pour les mêmes raisons dû aux événements mais en dedans tout autant.
Subtile, belle et bonne actrice française.