Dans son second long métrage La femme de, David Roux dessine avec délicatesse le chemin vers l’émancipation d’une femme dédiée à sa famille, mais empêchée de vivre sa vie dans un milieu bourgeois. Avec Mélanie Thierry, Eric Caravaca, Arnaud Valois et Jérémie Renier.
Le milieu bourgeois dans toute sa splendeur
Il est toujours passionnant de découvrir le deuxième long métrage d’un réalisateur, d’identifier les points communs, les fils rouges, et peut-être même les obsessions, avec son premier film et d’être rassuré de ressentir autant d’émotions. C’est précisément ce qui se passe avec David Roux qui, après le touchant L’ordre des médecins, revient avec le non moins émouvant La femme de, adapté du roman d’Hélène Lenoir « Son nom d’avant ».
Le sujet de la famille est central et résonne au cœur des deux œuvres. Dans L’ordre des médecins, le réalisateur donnait déjà à voir un fils (Jérémie Renier), personnage pilier d’une famille en souffrance, sur qui tout le monde comptait. Dans La femme de, c’est Marianne (Mélanie Thierry, qu’on a pu voir dans Le vent tourne), la pièce rapportée, qui a la difficile tâche de prendre tout en charge et de fluidifier les relations intrafamiliales.
Le poids de l’héritage
Le réalisateur réussit très bien à susciter l’empathie envers Marianne, que la caméra ne lâche pas d’une semelle. Non seulement elle subit ce rôle ingrat et sa voix n’est pas entendue, mais elle n’a aucune reconnaissance de la part de son mari. Eric Caravaca, rencontré lors du dernier Festival du Film Francophone d’Angoulême, reconnaît « avoir joué pour la première fois un personnage aussi aveugle à son endroit, qui ne voit ni ne comprend sa femme. Toujours un peu ailleurs, investi dans son travail, dans son pouvoir et ses responsabilités, dans l’ADN de cette famille d’industriels, il répète ce schéma sans jamais s’interroger dessus ».
Tout aussi condescendants sont les regards portés sur Marianne par son beau-père André (Jérôme Deschamps), dont elle se retrouve la garde-malade, et par son jeune beau-frère Bob (Arnaud Valois), avec lequel elle entretient des rapports ambigus. Mais ce qui émeut le plus dans La femme de, c’est la façon dont Marianne est considérée comme portion congrue par ses enfants, qu’elle chérit tant. Laure (Lila Gueneau) est une adolescente méprisante et Tim, un petit garçon qui vénère un peu trop son grand-père. Un homme en devenir que Marianne entoure de douceur pour contrebalancer avec les injonctions bourgeoises paternelles.
Les règles du jeu ont été inventées par des hommes comme toi, pour des hommes comme toi.
Seules les femmes sont un peu plus attentives à Marianne. Ainsi les deux sœurs d’Antoine, la discrète Sabine (Jeanne Rosa) et la rebelle Lili (Sarah Le Picard), et Annette, la bonne. David Roux plante brillamment le décor et en décrit l’atmosphère lourde, partageant avec le spectateur tous les ressentis de Marianne. Si la grande demeure au cœur d’une forêt résiste au temps, elle engloutit doucement tous ceux qui y vivent.
Les hommes, tel Antoine, dont Eric Caravaca dit que « malgré son courage et sa folie du début d’aller vers quelque chose de différent avec Marianne, s’est laissé étouffer par cette famille et cette maison, radicalement opposée à l’identité profonde de sa femme ». Car la question de l’identité, dès lors qu’elle est confrontée à la représentation sociale, est en effet au cœur même de La femme de.
Le prix à payer pour retrouver son souffle
Mais surtout les femmes, que le réalisateur réussit très bien à montrer piégées par la maison, dans un silence qui les tue à petit feu, de génération en génération. À moins de s’en extirper, comme Lili. Et peu importe que le monde se modernise, leur mission est d’être mises à contribution et de perpétuer le nom en engendrant des garçons. Marianne disparaît donc peu à peu de sa propre vie. Réduite à faire, gérer et répondre aux désirs de tous sauf des siens, elle n’a plus de place pour être.
Grâce au retour inopiné dans sa vie d’un homme de son passé, le photographe Johann (Jérémie Renier), Marianne renouera avec son identité profonde, sa joie intérieure et son élan vital. Les férus de psychologie y trouveront un parfait exemple du processus d’individuation de la transition du milieu de vie, ce mouvement intérieur cher au psychiatre Carl Gustav Jung. La Femme de se révèle donc un très beau film sur les choix et les renoncements nécessaires pour sauver sa peau et trouver sa juste place au monde.
— Sylvie-Noëlle



