Ce jeudi 5 octobre 2017 est décédée la grande romancière Anne Wiazemsky, actrice à ses origines et réalisatrice épisodique de documentaires.

Aimer les grands artistes qui ont composé l’Histoire du cinéma, c’est prêter le flan au chagrin. La série macabre de “R.I.P.” qui fleurit sur les réseaux sociaux témoigne de toute une génération en train de partir. Loin de n’être qu’une disparue de plus, ce jeudi 5 octobre 2017 a vu décéder la grande romancière Anne Wiazemsky.Son décès est un triple chagrin. En premier lieu parce que s’évanouit avec elle le prolongement d’une œuvre littéraire au plus haut point de son épanouissement. Pour reprendre le mot de Wilder et Wyler à la mort de Lubitsch : “Plus de Wiazemsky. Pire : plus de livres de Wiazemsky.” Majoritairement autobiographiques, ses plus grands livres (Hymnes à l’amour, Mon enfant de Berlin, sa trilogie cinématographique –Jeune fille, Une année studieuse, Un an après) résonnaient par la limpidité et la générosité romanesque de leur style. Lire Wiazemsky, c’est moins (comme chez Duras ou Sagan), rencontrer une langue qu’investir un paysage imaginaire, mâtiné de sensation de réalité. Cette douceur dans l’écriture, courageux aussi d’explorer et de partager les zones d’ombre des souvenirs, est un joyau dont on n’aura plus le plaisir de découvrir de nouvelles facettes.Ensuite, parce que s’éteint avec elle, mais se pare aussi dans le linceul de l’Histoire, toute une cosmographie du cinéma révolutionnaire européen. Modèle élégiaque pour Bresson dans Au hasard Balthazar (une des révélations les plus fulgurantes du cinéma), égérie du Godard des années 60/70 avec La Chinoise, Week-end, Sympathy for the Devil, Vent d’Est…, actrice à la pureté iconoclaste pour Pasolini (Porcherie), Ferreri (La semence de l’homme) ou encore Garrel (L’enfant secret), elle a été bon gré mal gré la prêtresse d’un temple du cinéma rebelle. La candeur de son visage, restée poupin toute sa vie, l’étonnement brillant dans le fond de son regard, la moue gamine de ses lèvres, ont prêté au cinéma l’occasion de ses portraits les plus charmants.

Enfin, parce qu’au-delà du champ artistique, Wiazemsky portait en elle ce qu’un individu peut incarner de plus vivant. Issue d’une famille bourgeoise (petite fille de François Mauriac, académicien français et éditorialiste au Figaro), elle s’est engagé dans les révoltes estudiantines, est restée toute sa vie chevillée à son indépendance, a accompagné les libérations sexuelles et morales et a parachevé son œuvre littéraire par un dialogue avec un homme d’Église (Un saint homme). Vivant cent vies, restant impérialement la même, à l’égal des grandes artistes féministes du XXe siècle comme Delphine Seyrig ou Catherine Deneuve, s’estompe avec elle une idée de la femme. Reste à continuer le combat. Aux quatre coins du monde.

Flavien Poncet