À Hollywood, old school good time, les cinéastes de studio (John Ford, Richard Thorpe, Leo McCarey…) réalisaient des films à une cadence industrielle. Aujourd’hui, la quantité de production à centuplé tandis que chaque cinéaste réalise moins. Il faut œuvrer dans une économie ultra-modeste, radicalement fragile pour retrouver un peu de cette prolixité olympienne. C’est ce que fait Hong Sang-soo, ayant sorti déjà 2 films en 2018. GRASS est le 3ème.
Au rythme stakhanoviste où va Hong, pour un spectateur fidèle, les œuvres ont tendance à se confondre les unes dans les autres. Confusion d’autant plus provoquées qu’elles sont courtes, au point de pouvoir s’enchâsser mutuellement comme les volets d’une série. Imbroglio entrainé aussi par les variations poursuivies au fil des films. A l’image de ce que pratiquaient ses références explicites Cézanne, Monet, Rohmer ou Ozu. Œuvrant à l’idée commune qu’il n’y a pas de grands artistes qui ne remettent à chaque création les même motifs sur l’établis.
La présence d’acteurs fidèles, comme Kim Min-hee (rejouant son personnage du Jour d’après), Kwon Hae-hyo, Gi Ju-bong, Seo Yong-hwa parachèvent la dimension du film comme monade du cosmos HSS. Ce n’est presque pas une boutade : il existe un Hong-Cinematic-Universe ! Forgé de modulations subtiles, d’inflexions chromatiques délicates. Chaque film se voie à la lumière des autres, comme un polyptyque dont les tons d’un pan illumineraient d’une saveur nouvelle ceux qui le jouxtent. Pour être discerné, cela nécessite une constance chez ses spectateurs. D’autant plus exigeante à l’heure où les personnes papillonnent de divertissements en distractions.
Le gain de nouveauté formelle ici, c’est la présence ironique ou lyrique de la musique classique (Schubert, Wagner, Offenbach, Pachelbel), en contrepoint des chagrins. Teintant ce film d’une densité épique. L’épopée – pour les détracteurs – n’étant pas loin du grotesque, comme le rappelait ce bon vieux Brecht. A la différence délicate, ici, que le grotesque est évité par le souci clair de ne jamais viser l’emphase.
Les différents modes d’enregistrements présents à l’écran, qu’ils soient écrit ou photographique, captent la fugacité des choses, impermanentes par nature. Dans ce requiem en mode mineur, fort d’un art de la fuite et de musiques classiques invoquées en hallalis feutrées, par-delà les amants, les amis, les frères ou les simples passants de café, c’est les Herbes flottantes (1959) d’Ozu qui s’invitent dans l’imaginaire du film. Même dans le titre, analogue.
Le cinéma qui nous sublime, les êtres qu’on aime et qui fuie, le jour qui s’endort, c’est de tout cela aussi qu’est faite la mélodie modeste de GRASS. Jusque dans ses derniers instants, dépeuplés.
Flavien Poncet
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• Scénario : Phil Lord, Rodney Rothman
• Acteurs principaux (voix off) : Kim Min-hee, Jeong Jin-yeon, Kim Saebyuk
• Date de sortie : 19 décembre 2018
• Durée : 1h06min



