À travers la chronique de ses cinq films précédents, L’odeur de la papaye verte, Cyclo, À la verticale de l’été, I Come With The Rain et La ballade de l’impossible, nous avons pu extraire quelques motifs et thèmes clés de son cinéma, nous permettant de mieux envisager son dernier film. En parallèle, nous avons lu La Ballade de l’impossible de Haruki Murakami et L’élégance des veuves d’Alice Ferney pour mieux jauger de la qualité de leur adaptation cinématographique par ce passionnant auteur qu’est Tran Anh Hung.
Notre verdict, que nous nous permettons de proposer parce que nous nous sommes dotés d’une vision relativement exhaustive de l’œuvre, est qu’Éternité est une fantastique adaptation du livre original, qui se situe parfaitement dans la continuité du travail précédent du réalisateur.
En toute objectivité, nous reconnaissons également au film une certaine inaccessibilité pour qui n’aurait pas lu le livre, qui n’aurait pas exploré l’œuvre de Tran Anh Hung, ou qui s’attendrait simplement au classique film d’époque « vendu » par la promotion. Entre guillemets, car l’affiche donnait en effet un indice clair : Éternité est à rapprocher d’une œuvre comme Tree of Life, dont il serait en quelque sorte l’extrapolation d’un des aspects, celui de l’inexorabilité de l’existence.
Inévitablement se posent donc les questions suivantes. Une adaptation comme celle-ci devrait-elle intégrer son spectateur, quel qu’il soit, dans son processus créatif, quitte à perdre la substance de l’œuvre originale ? Un film doit-il se suffire à lui-même ?
Comme nous l’expliquions dans notre chronique de L’élégance des veuves, la structure narrative du livre, reprise par le film quasiment à l’identique, en est l’essence. Alice Ferney y racontait une histoire du temps qui s’écoule inexorablement. Les protagonistes n’y apparaissent que comme le sujet de réflexions sur le sens de l’existence elle-même, portées par un narrateur omniscient cherchant à comprendre l’impact de l’inéluctable sur le cours d’une vie. Ce narrateur revenait alors, à un niveau très intime, sur les émotions ressenties par Valentine, Mathilde et Gabrielle, en amont et en aval de quelques centres de gravité persistants au cœur de leurs histoires personnelles. Ces centres de gravité, ce sont des instants précis : les moments de rencontre avec les êtres chers (futurs maris, amies, nombreux nouveau-nés), ainsi que ceux où les relations atteignent leur paroxysme, dans l’amour ou dans le deuil.
Passé, présent et futur sont ainsi constamment imbriqués, chaque micro-climax se nourrissant du vécu et influençant une histoire déjà écrite. Le sentiment de répétition inhérent à cette structure permet de rendre compte de la fluidité de l’existence et de son effet de continuité irrépressible, tandis que l’émotion naît progressivement en nous, atteignant un paroxysme lors des épiphanies des personnages quant aux différents sens de leur vie. Une mort ou une naissance, un amour ou une amitié, tout cela relève du trivial au sein d’un grand tout, enveloppant, intemporel et fascinant, qu’il nous incombe d’entrapercevoir.
L’élégance des veuves générait ainsi une sensation d’universalité à travers quelques destinées individuelles, socioculturellement éloignées de nous (le livre se situe dans le milieu bourgeois, catholique et conservateur du début du XXe siècle), similaires en surface (femmes au foyer lascives, mères pondeuses), mais résonnant malgré tout à un niveau intime, par la profondeur de son insidieuse réflexion existentielle.
En adaptant à l’écran L’élégance des veuves, Éternité aurait pu se consacrer aux trois portraits de femmes qui apparaissent en filigrane dans le livre : Valentine, qui se consacrera toute sa vie à ses enfants, Mathilde, pour qui la maternité est comme une pulsion égoïste, et Gabrielle, qui remise sa liberté, par obligation puis par amour. Mais la portée et le sens du film auraient alors été tout autres. Éternité serait devenu le classique film d’époque évoqué plus haut, sans doute accessible car charmant et charismatique par son casting, ses histoires et sa direction artistique, et peut-être même engagé, puisqu’il aurait traité en filigrane de la cause féminine mise à mal par un environnement patriarcal.
Éternité est une fantastique adaptation du livre original qui se situe dans la continuité du travail précédent de Tran Anh Hung… Devenant ainsi par extension, une œuvre presque inaccessible.
Éternité fait toutefois le choix d’être fidèle au livre et de nous plonger presque exclusivement dans cette mélancolie inhérente aux successions de bonheur et de malheur extrêmes qui rythment la vie des protagonistes, leur donnant, in fine, une vraie consistance. Les habituelles notions de narration, de scénario, d’empathie ou de temporalité y sont complètement revisitées, éclatées, imprévisibles, rendant le film plus auteuriste et sensoriel que populaire. C’est ici que la première question mérite d’être approfondie, voire reformulée : cherchez-vous, dans l’adaptation cinématographique de vos œuvres littéraires favorites, la retranscription idéale des émotions ressenties à leur lecture ?
Si oui, et quelle que soit votre appréciation d’Éternité, sachez que c’est exactement ce que vise et atteint Tran Anh Hung, évoluant avec ce film en plein dans sa zone de confort. Car, comme nous l’avons expliqué plus haut, Tran Anh Hung poursuit simplement avec Éternité l’exploration de ses thèmes et motifs de prédilection.
La réalisation, par exemple, est à considérer sous l’angle de la continuité. Le sens visuel de Tran Anh Hung, à l’œuvre dès son premier film L’odeur de la papaye verte et qui s’exprime par des cadrages et des mouvements d’appareil fluides, voyeurs et virtuoses, reste ici intact. Mieux encore, sa mise en scène gagne en force grâce à la belle et nostalgique photographie de Mark Lee Ping Bin, ainsi qu’à l’impressionniste direction artistique signée Tran Nu Yên Khê, muse du réalisateur et actrice dans ses quatre premiers films.
Toujours dans cette logique de continuité, mais plus radicalement encore, le son intra-diégétique évacue ici presque entièrement les dialogues pour se faire organique, entre bruits de la nature et bruits de l’homme, tandis que le son extra-diégétique se résume à un répertoire relativement varié de musique classique, ainsi qu’à une voix off qui fait écho à celle du narrateur dans le livre. Dans les deux cas, tout ce que l’on entend raconte les humeurs des personnages et constitue un niveau de lecture sensoriel supplémentaire du film. Cette sensorialité s’exprime également dans les choix de montage, qui enchaînent les instants plutôt que les scènes, les impressions plutôt qu’une histoire, une profondeur intangible plutôt qu’une lecture évidente.
Sur le fond justement, la Femme, sa beauté, sa versatilité, ses aspirations, est au cœur du cinéma de Tran Anh Hung depuis ses débuts. Rien d’étonnant, donc, à en voir ici une nouvelle facette, même si particulièrement dépouillée. En outre, depuis son quatrième film, I Come With The Rain, la mélancolie et les questionnements existentiels sont devenus ses motifs principaux, reléguant au second plan les habituels critères de structure scénaristique et narrative, de construction des personnages et d’empathie, au profit d’une lecture plus philosophique, celle de la nature humaine.
En somme, la seconde question trouve une réponse : Éternité est une œuvre parfaitement construite et cohérente du point de vue de sa démarche d’auteur, reliant idéalement le médium cinéma et le médium littérature.
Il est alors de notre rôle de journalistes d’expliciter au mieux cette démarche, afin de permettre aux spectateurs qui ne la connaîtraient pas encore de mieux appréhender le film. Et, au-delà, de donner envie de lire L’élégance des veuves et de découvrir les autres films passionnants de Tran Anh Hung. Nous espérons y être parvenus.
— Georgeslechameau
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