Photo du film RESURRECTION
Crédits : Films du Losange

RESURRECTION, un labyrinthe de rêves et de cinéma | Critique

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4.5

« Au bout de cinq minutes, j’en avais déjà marre », « j’en aurais bien pris six heures de plus », « chef-d’œuvre », « onanisme intellectuel », « j’ai rien compris », « je me suis endormi », « j’ai trouvé ça génial »… Tous ces mots, ces cris d’enthousiasme ou d’exaspération, ont été prononcés (parfois hurlés) des dizaines de fois dans les allées de la Croisette en mai dernier à la sortie de RESURRECTION.

Rares sont les films capables de provoquer une telle cacophonie critique, cette coexistence d’émerveillement béat et d’irritation profonde. Dès lors, on peut l’affirmer sans hésiter : RESURRECTION est un OVNI, un film dont l’étrangeté, la richesse et la radicalité formelle justifient à elles seules que l’on s’y attarde. Non pas par snobisme, mais parce que Bi Gan, avec une ambition presque suicidaire, pousse plus loin encore les expérimentations entreprises dans Un grand voyage vers la nuit. Et ce, quitte à diviser (voire perdre) jusqu’à ses plus fervents admirateurs.

Ce nouveau film est un projet hybride, vertigineux, qui prolonge l’obsession du cinéaste pour les frontières poreuses entre réalité, mémoire et rêve, tout en greffant à sa structure éclatée un vaste hommage (mais pas une révérence !) à l’histoire du cinéma. Il ne se contente plus, comme dans ses précédents longs métrages, d’opposer deux blocs de matière filmique (fragmentation onirique suivie d’un plan-séquence cathartique), mais les multiplie : RESURRECTION se divise en six segments aux styles et aux temporalités distincts, chacun convoquant un genre cinématographique (expressionnisme muet, film noir, fresque mythologique, drame télévisuel, romance millénariste) et l’un des cinq sens comme fil rouge. Vue, ouïe, goût, odorat, toucher : à travers ce dispositif sensoriel, Bi Gan tente de sonder notre rapport aux images : non seulement les voir, mais les ressentir, les humer, les avaler presque.

Ce kaléidoscope visuel et thématique débute sur un mode muet, dans un décor expressionniste aux cloisons mouvantes, peuplé de figures somnambules à la Caligari. Shu Qi, actrice fétiche de Hou Hsiao-hsien (The assassin), y incarne une sorte de mère-guide à la recherche d’un être disparu : un « rêvoleur », projection d’un désir archaïque, peut-être celui du cinéma lui-même. Très vite, le film bascule vers une esthétique noire, embrumée, où se croisent détectives, musiciens, jeux de reflets et figures dédoublées, dans une gare fantomatique évoquant autant La Dame de Shanghai d’Orson Welles que The Grandmaster de Wong Kar-wai. Puis viennent des chapitres plus contemplatifs, inspirés de la mythologie chinoise et du bouddhisme, où les dialogues s’alanguissent et où les images se font plus laiteuses, presque télévisuelles. C’est dans ces segments, plus faibles selon certains, que le film semble se chercher, ou se perdre, comme si l’expérimentation formelle ne trouvait plus de contrepartie émotionnelle.

Mais à ce foisonnement baroque succède un moment de grâce, peut-être l’un des sommets du cinéma contemporain, et, osons-le dire, de toute l’histoire du cinéma. Un plan-séquence de quarante minutes, tourné la nuit du 31 décembre 1999, dans une atmosphère crépusculaire, presque apocalyptique, vient suspendre le tumulte du film dans une respiration à la fois fragile et vertigineuse. Là, RESURRECTION retrouve le lyrisme de Un grand voyage vers la nuit, tout en poussant plus loin encore le trouble temporel : plus question ici d’unité ou de linéarité, mais d’une dérive, d’un glissement continu entre les strates du réel et de l’imaginaire. Le plan (qui n’en est peut-être pas un) semble se déplier comme une mémoire fracturée, naviguant entre époques, textures, lumières, visages et affects, comme si l’espace-temps lui-même s’effondrait en silence. Ce n’est plus une prouesse technique : c’est une faille ouverte dans le tissu du film, une expérience sensorielle pure, un condensé de vertige, de mélancolie, de beauté. Le spectateur n’est pas guidé mais emporté, sans repères, livré à la grâce flottante de l’instant. Certains y verront une apothéose de poésie cinématographique ; d’autres, un climax trop tardif pour rattraper ce qu’ils percevront comme un égarement. Mais qu’on adhère ou non à l’ensemble, ce moment-là, suspendu entre fin de siècle et fin du monde, entre cinéma et rêve, restera gravé.

Car RESURRECTION est aussi cela : un film qui peut sembler confus, prétentieux, parfois vain, saturé de symboles, de citations, de niveaux de lecture. Il n’est pas toujours à la hauteur de ses ambitions ; certains segments paraissent inaboutis, d’autres redondants. On y perçoit la fatigue du geste, le risque d’une surenchère où l’émotion cède la place à l’abstraction. Pour les uns, c’est un sommet ; pour d’autres, une impasse. Bi Gan semble chercher une forme de cinéma total, capable de faire coexister le silence et le chaos, l’épure et l’excès, le trivial et le sacré. Il échoue parfois, mais quel cinéaste oserait autant ?

On peut reprocher à RESURRECTION son hermétisme, sa lenteur, son absence de narration conventionnelle. On peut s’agacer de ses poses poétiques, de son refus de l’émotion immédiate. Mais il faut aussi reconnaître à ce film une puissance rare : celle de réveiller en nous une forme de regard endormi, de nous remettre face au mystère du cinéma comme machine à fantasmes. Il ne cherche pas à plaire. Il n’est pas là pour nous divertir. Il nous affronte. Et dans cette frontalité même, dans ce refus de l’évidence, il atteint parfois des sommets de beauté et de vertige.

RESURRECTION ne sera pas le film de tous. Mais pour ceux qui y entreront (ou plutôt qui s’y abandonneront !), il pourrait bien devenir inoubliable. Un poème. Un labyrinthe. Une apocalypse douce. Ou un rêve qu’on n’a pas fini de décrypter.

Aïmen LOUAFI

Cet article a été publié suite à une contribution d’un·e rédacteur·rice invité·e.
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