À l’occasion de la sortie Blu-ray restaurée de SHOAH, retour analytique sur l’œuvre monumentale de Claude Lanzmann et sur Je n’avais que le néant, le documentaire de Guillaume Ribot qui éclaire la genèse d’un film essentiel pour le cinéma et la mémoire.
Une sortie anniversaire pour un film-monument
À l’occasion du 40ᵉ anniversaire de la sortie du chef-d’œuvre cinématographique de Claude Lanzmann (1925-2018), SHOAH, qui est aussi le centenaire1Ce centenaire fait actuellement l’objet d’une exposition (jusqu’au 29 mars 2026) au Mémorial de la Shoah à Paris. de sa naissance, Carlotta a eu la remarquable initiative de sortir en version restaurée 2K ce film-monument sur l’extermination des Juifs d’Europe par les nazis (9h30).
Ce film est accompagné de deux autres de ses métrages : Un vivant qui passe (1997), sur l’aveuglement imbécile d’un délégué suisse du Comité international de la Croix-Rouge, Maurice Rossel, qui se laissa volontiers totalement abuser par les nazis lors de sa visite du soi-disant « ghetto modèle » de Theresienstadt en juin 1944 ; et Le Rapport Karski (2010), prolongement du témoignage de ce résistant polonais qui avait visité le ghetto de Varsovie en 1942 – témoignage déjà cité longuement dans Shoah mais repris ici intégralement (car Lanzmann voulait faire litière des calomnies du romancier Yannick Haenel sur la prétendue indifférence du président américain Franklin D. Roosevelt face à l’extermination des Juifs en Europe).
Je n’avais que le néant : la genèse de Shoah
En complément, ce coffret collector propose également le documentaire de Guillaume Ribot, Je n’avais que le néant (2025), qui, de manière complémentaire, raconte comme une Odyssée de douze ans la longue construction de SHOAH par Claude Lanzmann, qui prit parfois l’allure d’une sorte d’enquête policière.
Guillaume Ribot, à partir de scènes sélectionnées dans les 220 heures de rushes du tournage non retenus dans le montage final, montre le génie créateur de Lanzmann, qui réussit à rendre sensible, palpable, ce que furent, dans les camions à gaz ou les chambres à gaz de Chelmno, Sobibor, Belzec ou Treblinka en Pologne, les derniers instants de millions de Juifs assassinés par le IIIᵉ Reich : « Il n’y avait aucune réalité à filmer (dit Lanzmann en voix off2Extraits des Mémoires de Claude Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie, et de ses archives personnelles, lus par Guillaume Ribot.), il fallait la créer. »
Son objectif (qu’il mit du temps à formuler de cette manière) ne fut pas une énième évocation du destin des survivants de la Shoah, mais de rendre compte, à partir des témoignages de bourreaux (le SS Franz Suchomel) et des rares victimes qui leur avaient échappé, des conditions de la mise à mort de tout un peuple : « Je voulais filmer, mais je n’avais que le néant. »
Filmer l’absence et recréer le réel
C’est ce néant qu’Antek, un des survivants de l’insurrection juive du ghetto de Varsovie en 1943, décrit en interpellant Lanzmann : « Est-ce que vous pouvez encore sauver quelque chose en tournant ce film ? J’ai derrière moi des millions de victimes. »
Lanzmann est cependant parvenu à ressusciter le passé, à nous faire sentir sa présence malgré les années et les destructions systématiques opérées par les nazis pour effacer les traces de leurs massacres : « L’effacement des traces est total – les nazis ont dynamité les structures homicides, le temps a passé. Claude Lanzmann n’avait vraiment que le néant au moment du tournage. C’est pour cela qu’il a utilisé toutes les armes de la mise en scène, et c’est cela que montre mon film également (c’est Guillaume Ribot qui parle). Il voulait faire une “fiction du réel” selon ses propres mots et réfutait d’ailleurs le terme de “documentaire”… Dans Shoah, Lanzmann assume pleinement la recréation filmique pour faire jaillir la vérité. »3Guillaume Ribot, livret d’accompagnement du coffret collector, p. 25.
Tromper la surveillance des anciens SS
Il lui a fallu, par exemple, ruser pour tromper la surveillance des anciens SS qu’il souhaitait interviewer. Le film de Guillaume Ribot explique ainsi comment il s’y est pris : holster d’épaule dissimulé sous sa chemise avec micro HF ; caméra cachée dans un sac posé à côté (une caméra vidéo miniature commercialisée à partir de 1974 et surnommée « la paluche ») ; images transmises à une camionnette garée à proximité, où se trouvaient des techniciens.
Il bénéficiait en outre d’un vrai-faux passeport lui donnant l’identité d’un soi-disant Claude Marie Sorel, docteur en histoire travaillant pour un institut universitaire français. Si l’opération fonctionna dans le cas du SS Franz Suchomel (qui ne fut peut-être pas dupe, mais souhaitait – comme on le voit à l’image – toucher les 2 000 francs suisses que lui avait promis en contrepartie le pseudo-docteur Sorel), Lanzmann, devenu trop confiant, avoue-t-il, fut en revanche démasqué lorsqu’il voulut répéter l’opération avec l’Obersturmführer SS Heinz Schubert, adjoint du commandant de l’Einsatzgruppe D, Otto Ohlendorf, et faillit être arrêté.
Abraham Bomba : faire ressurgir l’indicible
Guillaume Ribot, à partir des rushes, explique la genèse de certaines scènes clés de SHOAH. Ainsi de la rencontre avec l’ancien coiffeur Abraham (en abrégé Abe) Bomba, affecté à Treblinka (où il perdit les femmes de sa famille) à la coupe des cheveux des femmes dans la chambre à gaz.
Après un premier contact à New York en 1973, Lanzmann l’avait perdu de vue et ne le retrouva que quelques années plus tard en Israël. Pour permettre aux souvenirs de se libérer, il alla jusqu’à remettre Abe, désormais retraité, dans un contexte proche de celui de 1942 : un vrai salon de coiffure, avec miroirs, chaises, clients attendant avec la serviette autour du cou.
Au début, Abe débite son récit d’une voix neutre, s’affairant avec ses ciseaux sur les cheveux gris d’un homme. Il refuse cependant d’abord de répondre à la question insistante de Claude Lanzmann sur ce qu’il pouvait ressentir alors : « Ressentir, là-bas… C’était très dur de ressentir quoi que ce soit. Imaginez : travailler jour et nuit parmi les morts, les cadavres… vos sentiments disparaissaient. »
Puis il évoque l’arrivée de femmes de sa propre ville, parmi lesquelles se trouvaient la femme et la sœur d’un de ses amis. Là, tout d’un coup, il craque. Il se tait, incapable de dire un mot. Le silence est incroyablement long. Lanzmann continue de filmer. Il n’y a plus que le bruit des ciseaux et les gestes mécaniques d’Abe. Finalement, sous la pression insistante mais de plus en plus affectueuse de Lanzmann, Abe parvient à reprendre son récit. Sous nos yeux, une scène de 1942, qu’on n’a jamais pu montrer4Franz Suchomel a souligné lui-même l’ignominie de ces moments : « Les gens étaient dépouillés totalement de leur dignité humaine… ils tombaient comme des sacs de patates. », reprend vie.
Compassion et mémoire partagée
La compassion de Claude Lanzmann pour Abe se retrouve à la fin du film, lorsqu’il fait parler Antek, rescapé de l’insurrection du ghetto de Varsovie, devenu un vieil homme alcoolique et douloureux. Lanzmann pose sa tête sur la poitrine de cet homme brisé qui vient de lui dire : « Claude, si vous pouviez lécher mon cœur, vous seriez empoisonné. »
Rejouer l’histoire pour la rendre visible
La genèse d’une autre scène clé de SHOAH – celle qui donna au film son affiche la plus célèbre, montrant un homme dont la tête dépasse d’une locomotive à vapeur des années 1940 – est expliquée par Guillaume Ribot. Lanzmann avait appris qu’à dix kilomètres de Treblinka vivait encore un homme, Henrik Gawkowski, qui conduisait les trains menant les Juifs déportés au camp d’extermination.
Il loua une locomotive à vapeur de l’époque et fit refaire à Gawkowski les gestes du pilotage. Rien n’est dit, mais la scène de 1942 ressurgit, d’autant que des voisins interrogés justifient encore les pogroms et le génocide.
Simon Srebnik et le silence des lieux
Enfin, après avoir rencontré Simon Srebnik en Israël, Lanzmann obtint son accord pour qu’il retourne à Chelmno, où il avait miraculeusement survécu. Parqués dans l’église locale, les Juifs étaient ensuite gazés dans un camion roulant vers la forêt voisine.
Trente-cinq ans plus tard, le silence est le même. Simon Srebnik, devenu enfant-mascotte à l’époque, chantait une complainte dont les paroles résonnent encore : « Une petite maison blanche reste dans ma mémoire… »
Un film sur la mémoire de la souffrance
C’est d’un film sur la mémoire de la souffrance des hommes qu’il s’agit avec SHOAH – et avec le travail de Guillaume Ribot. Faire revivre, ne serait-ce que l’espace d’un instant, tous ces fantômes, et transmettre aux générations futures le souvenir de leur existence.
— Jean-Michel ROPARS
Cet article a été publié suite à une contribution d’un·e rédacteur·rice invité·e.
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- 1Ce centenaire fait actuellement l’objet d’une exposition (jusqu’au 29 mars 2026) au Mémorial de la Shoah à Paris.
- 2Extraits des Mémoires de Claude Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie, et de ses archives personnelles, lus par Guillaume Ribot.
- 3Guillaume Ribot, livret d’accompagnement du coffret collector, p. 25.
- 4Franz Suchomel a souligné lui-même l’ignominie de ces moments : « Les gens étaient dépouillés totalement de leur dignité humaine… ils tombaient comme des sacs de patates. »



