Une étude Kantar Media publiée ce printemps dresse le portrait inattendu d’un cinéphile français bien vivant. 4,2 millions de Français et de Françaises vont en salle au moins une fois par mois. Ce qui est intéressant, ce n’est pas le chiffre. C’est ce qu’il dit de nous.
Le chiffre qu’on a tendance à mal lire
7 % de la population. Dit comme ça, ça ne fait pas trembler les murs. Mais posé autrement : 4,2 millions de personnes choisissent, chaque mois, de sortir de chez elles pour aller voir un film dans le noir avec des inconnu·e·s 1. En 2025. Après cinq ans de bouleversements culturels profonds, après l’explosion du streaming, après la multiplication des écrans à domicile.
C’est presque une déclaration.
L’étude Kantar précise que ces cinéphiles réguliers ont en moyenne 46 ans, qu’ils sont légèrement surreprésentés parmi les CSP+ (cadres, professions libérales, enseignants), et qu’ils forment un public résolument intergénérationnel – les 15-34 ans ne désertent pas les salles, ils les fréquentent autrement, mais ils y sont. Ce portrait démographique est moins celui d’une élite culturelle vieillissante que celui d’une communauté active, engagée, qui a fait un choix.
Ce que le canapé ne peut pas reproduire
Edgar Morin l’écrivait dès 1956 dans Le Cinéma ou l’Homme imaginaire 2 : la salle n’est pas un simple lieu de diffusion, c’est un espace de projection psychique, au sens propre et figuré. Quelque chose se passe dans le noir que ce qu’aucun écran à la maison ne peut vraiment reproduire.
Susan Sontag, quarante ans plus tard, s’inquiétait déjà de ce qu’elle appelait la fin de la cinéphilie 3. Elle avait tort sur le fond – la cinéphilie ne meurt pas, elle se réinvente – mais raison sur la forme : ce qui fait l’expérience cinéma, c’est le rituel autant que le film lui-même. L’obscurité, le format, les inconnu·e·s assis à côté, l’impossibilité de mettre pause.
Kantar Media le formule sobrement : le cinéma demeure « un véritable loisir social et expérientiel ». Ce que confirme, à sa façon, le phénomène Barbenheimer de l’été 2023 – deux films (Barbie, Oppenheimer) qui ont littéralement créé une raison de sortir, de se retrouver, d’en parler après. Ou, côté français, Un p’tit truc en plus d’Artus, sorti en 2024 sans tambour ni trompette et parti à 10 millions d’entrées, portées presque uniquement par le bouche-à-oreille et une émotion partagée 4. Le cinéma comme événement collectif, pas comme consommation solitaire.
Streaming : la fausse guerre
C’est sans doute la donnée la plus contre-intuitive de l’étude, et la plus utile. Les cinéphiles réguliers sont aussi de grands utilisateurs des plateformes – Netflix, Prime Video, Disney+ en tête. Usage complémentaire, pas concurrent : voilà la formule-clé.
Ce que cela dit en creux, c’est que le débat « streaming contre cinéma » est largement un faux débat médiatique. Le public qui consomme le plus de contenus audiovisuels sous toutes ses formes reste celui qui va le plus en salle. Les deux pratiques coexistent, se nourrissent parfois l’une l’autre. Une série peut raviver l’envie d’un cinéaste, et inversement. Ce n’est pas la concurrence qui menace la salle – c’est l’indifférence, le manque d’un film qui donne envie de se lever du canapé.
La vraie question n’est donc pas de savoir si le streaming tue le cinéma, mais ce qui rend la salle irremplaçable pour ceux et celles qui continuent d’y aller. Et la réponse, les données Kantar la suggèrent clairement : ce n’est pas le film seul. C’est le fait de le voir là, comme ça, avec les autres.
Un public qui s’engage – et pas seulement au guichet
L’étude a aussi une dimension publicitaire – c’est son contexte d’origine, ne l’oublions pas. Et de ce côté, les données sont éloquentes : le cinéma y est présenté comme le média le plus proche de la décision d’achat, avec une mémorisation des messages particulièrement forte et une audience dite « qualitative ». Autrement dit : un public attentif, présent, difficile à distraire.
Mais au-delà de l’angle annonceurs, ce que ces chiffres révèlent est plus profond : le cinéphile régulier n’est pas un·e consommateur·rice passif·ve. Il ou elle choisit. Sort. Paie. Attend que les lumières s’éteignent. Reste après le générique, parfois.
C’est ce que Serge Daney appelait la dette du spectateur envers le film 5 – cette sensation d’avoir été traversé·e par quelque chose qui mérite qu’on s’y arrête, qu’on en parle, qu’on y revienne.
En 2024, selon le CNC, 41,8 millions de Français et de Françaises se sont rendu·e·s au moins une fois en salle 6 – soit près de 65 % de la population de plus de 3 ans. La tendance remonte doucement depuis le creux post-Covid, mais on reste encore à 12,8 % en dessous des niveaux d’avant-crise. La belle nouvelle est réelle, elle est juste encore en cours de fabrication. Et le fait que 4,2 millions de personnes acceptent chaque mois la dette dont parlait Daney, ça, c’est déjà une fondation solide.
Une petite ombre au tableau, tout de même : quand le billet plein tarif dépasse les 14 euros dans les grands multiplexes, on peut se demander combien de cinéphiles potentiels restent sur le pas de la porte. L’accessibilité tarifaire est un autre débat – mais il n’est pas sans lien avec celui-ci.
- Kantar Media, Portrait du cinéphile français, 2025 – données TGI France 2022/23 ↩︎
- Edgar Morin, Le Cinéma ou l’Homme imaginaire, Éditions de Minuit, 1956 ↩︎
- Susan Sontag, « The Decay of Cinema », The New York Times Magazine, 25 février 1996 ↩︎
- CNC / Box-office France, 2024 ↩︎
- Serge Daney, Persévérance, P.O.L., 1994 – concept développé dans plusieurs textes critiques ↩︎
- CNC, Bilan 2024, publié mai 2025 ↩︎
— Yannick HENRION


