La Croisette n’attend pas. Dès le premier jour, la Compétition Officielle tire dans trois directions opposées : le silence d’un bourg japonais, le vertige d’une vie de femme qui déraille, et le poids écrasant de l’affaire Samuel Paty.
Quelques Jours à Nagi : l’art de l’effacement
Premier film de la Compétition Officielle, Quelques Jours à Nagi marque le retour du cinéaste japonais Koji Fukada sur la Croisette, qui, il y a à peine un an, présentait Love on Trial en section Cannes Première. Après son exploration du monde oppressif de la J-pop, le réalisateur décentre son regard de la capitale et le tourne vers Nagi, petit bourg japonais, dans lequel Yoriko s’est recluse pour s’adonner à la sculpture et à l’élevage fermier. Sous prétexte de venir poser pour ses sculptures, Yuri, citadine divorcée du frère de Yoriko, rend visite à cette dernière. En chemin, Yuri rencontre Keita et son ami Haruki, deux jeunes garçons qui rendent souvent visite à l’artiste. Et lorsqu’il vient le chercher, le père d’Haruki semble immédiatement s’éprendre de Yuri. Dans cet espace rural et reclus, ces individus tissent silencieusement des relations, au rythme du martellement de la gouge sur le bois.
Fukada livre ici une étude de personnages dont l’intérêt réside dans la distance pudique qu’il prend avec eux. La caméra reste en retrait, presque inerte, et laisse ainsi les personnages parler d’eux-mêmes, sans les brusquer. Un tel choix ne plaira pas à tout le monde ; et il faut bien admettre que le film s’étire à l’extrême, sans donner l’impression d’atteindre un but qui justifie cette trajectoire. Mais peut-être que ce qui compte dans Quelques Jours à Nagi, c’est moins les personnages et leur histoire que la ville éponyme. Dans sa posture en retrait, Fukada laisse en effet l’environnement du petit bourg s’immiscer dans le quotidien des personnages, et devenir lui-même le personnage principal. Au final, c’est surtout l’atmosphère du film qui laisse une trace, et qui donne l’impression d’avoir nous aussi passé quelques jours à Nagi.
Note : 3/5
La Vie d’une Femme : le triomphe du female gaze
La Vie d’une Femme, c’est le portrait d’une féminité moderne, sortie des cadres qui l’ont définie des siècles durant, mais constamment ramenée aux attentes d’une société qui n’est pas toujours à la page. Cette féminité est incarnée par Léa Drucker, excellente dans le rôle de Gabrielle, une femme dont la vie à cent à l’heure la fait courir du bloc opératoire aux confrontations avec son conjoint, en passant par la maison de sa mère, diagnostiquée Alzheimer et dont elle est la tutrice… jusqu’à ce qu’elle tombe dans les bras de Frida, interprétée par Mélanie Thierry, romancière venue observer le quotidien des chirurgiens pour son prochain livre. Peu à peu, cette nouvelle venue chamboule l’équilibre millimétré de Gabrielle, et oblige celle-ci à repenser ses désirs et aspirations.
Si le scénario n’apporte pas grand-chose de nouveau sur les thématiques qu’il aborde, le regard de la réalisatrice Charline Bourgeois-Tacquet sur ses personnages marque par son empathie et la mise en beauté des corps féminins. Une scène marque particulièrement, mélangeant performance artistique et désir charnel, dans un jeu de clair-obscur tamisé inoubliable. Film sensoriel par excellence, La Vie d’une Femme s’impose comme le triomphe du female gaze dans le cinéma contemporain. Rien que pour ça, ça vaut le détour.
Note : 3,5/5
L’Abandon : entre hommage et hagiographie
On connaît tous l’histoire tragique de Samuel Paty, professeur d’histoire entré dans l’Histoire. Trois mois à peine après la fin du procès, voici le film très attendu qui retrace les onze derniers jours de la vie de cet homme, père et enseignant, à partir de son cours sur la liberté d’expression qui, onze jours plus tard, a fait repenser la France entière à la signification de cette notion.
Le réalisateur Vincent Garenq l’a affirmé dans son mot de fin de séance : le film se veut un hommage à cet homme, abandonné non par ses proches mais par un système défectueux. Mais le film s’ouvre sur un message affirmant que les images qui vont suivre reconstituent fidèlement les derniers jours de Samuel Paty. S’agit-il donc d’un hommage à sa gloire, ou d’un portrait rigoureux et factuel ? Le film oscille entre les deux, sans réussir à se décider. Résultat, un récit parfois manichéen, qui tend malheureusement à faire l’hagiographie d’un martyr… et, du même coup, à peindre de façon simpliste et univoque la communauté musulmane qui a trempé dans l’affaire.
On reconnaîtra néanmoins au film ses qualités dramatiques, qui font grimper la tension jusqu’au point culminant, vertigineux par la dureté de son réalisme. En misant ainsi sur l’effet de choc et le pathos, L’Abandon affecte implacablement – à juste titre peut-être –, mais au risque de faire oublier le cœur de l’histoire. Garenq voudrait son film pacifiste, dénonçant la violence des frictions sociales contemporaines ; mais il tend lui-même à trop insister sur les coupables, au risque de répéter les schémas qu’il condamne.
Note : 3/5
— Marie ARRIGHI
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