Troisième partie du carnet cannois, et une conviction qui se renforce : cette édition n’a aucune envie d’être douce. L’alcoolisme invisible de Garance, le chaos frénétique de Hope, l’oppression ordinaire de Fjord – trois films que rien ne rapproche, sinon une même façon de filmer ce qui déborde.
Garance, Jeanne Herry : la nuance comme seul horizon
Avec Garance, la réalisatrice Jeanne Herry se détourne du film-choral qui avait caractérisé sa filmographie récente (Je verrai toujours vos visages, Pupille) au profit d’un film-personnage. Comme l’indique le titre, ce personnage, c’est Garance, une comédienne qui tente de se construire une vie stable malgré la dépendance à l’alcool qui la suit depuis son adolescence. Si Garance n’est pas un film-choral à proprement parler, il contient néanmoins une forte dimension chorale par la multiplicité des sujets qu’il aborde, tissés en toile de fond de la thématique centrale : l’alcoolisme.
Jeanne Herry livre ici un portrait très juste et nuancé d’un personnage principal qui est loin d’être héroïque, mais qui est aussi pleine de bonnes intentions, à la fois active dans sa volonté de se sortir de son addiction, et passive face à sa peur des conséquences du sevrage. Pour lui donner corps, c’est Adèle Exarchopoulos qui l’interprète avec une grande nuance, dans ce quasi-one-woman-show qui la place dans presque tous les plans du film. On la suit naviguant entre vie personnelle et vie professionnelle, chargée du poids lourd mais invisible de son alcoolisme qui s’immisce dans toutes les strates de sa vie.
Pour donner une certaine texture à son sujet, la réalisatrice joue sur le visible et l’invisible. Comme dans ses autres films, l’invisible est lié au tragique d’une réalité refoulée ; ici, ce sont les effets de l’alcool sur Garance qui restent régulièrement en hors-champ. Ce portrait de Garance est d’autant plus nuancé qu’il accorde une place centrale à ces non-dits, à ce que l’on ne sait pas, qu’on ne voit pas, et qu’on ne peut par conséquent pas contrôler. C’est ce que dit Garance à sa troupe de théâtre, lorsqu’on lui reproche son alcoolisme. Celle-ci s’indigne de l’hypocrisie supposée de ses amis, qui ne l’ont jamais vue saoule, en perte de contrôle personnel ou professionnel. Comme ses amis, Jeanne Herry sous-entend que c’est justement dans ces moments qui ne sont pas montrés que se trouve la réalité de l’alcoolisme, et met du même coup le spectateur à la place des proches de Garance, désarmés face à la situation.
La réalisatrice propose en cela de confronter directement son public à la réalité de l’addiction, non tant pour la personne qui la vit que pour son entourage, tiraillé entre le désir d’aider et l’impuissance. Comme dans son film précédent, Jeanne Herry porte un regard humain et sans jugement sur son personnage et son sujet. Résultat : un film tout en nuance, empreint de réalisme mais aussi d’optimisme. Ce même réalisme donne cependant à la structure du film une dimension imprévisible et incalculable, qui amène ce film de 2h et quelques à sembler parfois tourner en rond et se répéter. L’on pourrait imaginer la même histoire et la même efficacité avec une demi-heure de moins. Toutefois, lorsque l’écran s’éteint, tout ce que l’on retient est la certitude d’avoir vu un grand film.
Note : 4/5
Hope, Na Hong-jin : créature de Frankenstein
Lors de la conférence de presse qui a suivi la projection de Hope, un journaliste a demandé à Na Hong-jin s’il s’était inspiré du soulèvement de Gwangju. La réponse du réalisateur a été nette : pas du tout. Son nouveau film n’est pas à prendre comme une leçon d’histoire, contrairement à ce qui se fait beaucoup aujourd’hui ; il n’est pas un outil abstrait pour évoquer des questions plus concrètes, un moyen d’accéder à une fin. Non, Hope est une fiction pure et dure, qui s’affranchit de tout ancrage historique ; c’est une fin en soi.
C’est dans la petite ville portuaire éponyme que se déroule Hope, et l’on suit l’inspecteur Beom-seok qui enquête sur des phénomènes mystérieux qui frappent la ville de façon de plus en plus ravageuse. Initié sur le mode du film d’horreur, Hope n’a de cesse de se métamorphoser, passant du thriller à la comédie, et faisant constamment référence à différents registres de la culture populaire. Hope n’est par conséquent pas un film à prendre au premier degré : il jongle avec les genres et en tord les limites par la parodie.
Même les choix visuels du film ne doivent pas être pris au pied de la lettre. Pour le film le plus cher jamais produit par la Corée du Sud (environ 30 à 35 millions d’euros, une somme qui reste très loin des blockbusters américains), certains effets visuels peuvent laisser à désirer. Ils ne sont pas sans rappeler le design aujourd’hui considéré comme archaïque de jeux vidéo so 2000, et d’ailleurs l’une des références centrales du film est bien celle des jeux vidéo. Pendant près de 2h40, on suit des personnages fuyant, chassant, se battant ; et la caméra de les suivre en travelling avant, adoptant un point de vue qu’on retrouve dans les jeux vidéo de combat. En contraste, les décors et plus généralement la production témoignent clairement du budget du mastodonte coréen, et participent pleinement au côté jouissif de la mise en scène frénétique.
Tout cela fait de Hope un véritable ovni du cinéma, une sorte de créature de Frankenstein construite à partir de fragments composites qui donnent un tout déroutant mais fascinant. Là où il aurait été très facile que la tentative déraille et se fracasse à mi-chemin, l’investissement absolu et éhonté de Na Hong-jin amène finalement à un résultat certes plein de défauts, mais remarquable par son audace, et surtout franchement divertissant.
Note : 4/5
Fjord, Cristian Mungiu : quand la nuance cède
Non loin d’un Anatomie d’une chute de Justine Triet ou d’un La Chasse de Thomas Vinterberg, Cristian Mungiu fait appel au topos de l’ambiguïté morale pour mettre en exergue la dimension procédurale qu’endosse la société dans des questions morales. Après l’accusation de meurtre et d’agression sexuelle, c’est la thématique de la violence domestique qui est à l’honneur dans Fjord. Après avoir remarqué des bleus dans le dos de la fille de nouveaux arrivants catholiques d’origine roumaine dans un village norvégien, l’école et les habitants commencent à mettre en cause l’éducation des parents.
La majeure partie du film réussit effectivement à maintenir avec adresse l’ambiguïté des personnages, refusant constamment d’ouvrir la porte de leur intériorité. Mungiu traduit très bien les deux points de vue, entre la nécessité de protéger les enfants de tout risque de violence, et la possibilité qu’une telle réaction vis-à-vis des parents vienne d’un inconfort avec ces « étrangers », dont la différence menace de bouleverser l’équilibre du village. Dans ces moments les plus forts, Fjord traite avec efficacité de la limite entre morale et oppression.
Cependant, le film finit par céder à la tentation de prendre parti. La critique sociale passe parfois par une caricature excessive des « antagonistes », ce qui amène à des moments de comédie, mais aussi et surtout à laisser tomber la nuance au profit de la caricature. Ce qui aurait pu passer pour un choix délibéré se présente davantage comme une maladresse qui infuse du comique dans une histoire qui ne semblait pas s’y prêter. Fjord est en cela un film qui pose des questions justes et actuelles, mais qui finit malheureusement par se prendre les pieds dans son propre propos. Il n’empêche que la réalisation et la direction d’acteurs de Mungiu rappellent une fois encore l’excellence du réalisateur.
Note : 3.5/5
— Marie ARRIGHI


