Lorsqu’on commence Fantôme Utile, on pense rapidement cerner le film. Un univers décalé, un humour absurde, et un fantastique détourné comme pur ressort comique. Ratchapoom Boonbunchachoke joue d’ailleurs avec cette familiarité immédiate, en s’appuyant sur des mécanismes narratifs que l’on croit reconnaître, puisqu’il propose une réécriture d’un mythe bien connu en Thaïlande : celui de Mae Nak.
Cette légende raconte l’histoire d’une femme morte en couches, mais demeurant sur Terre sous forme de fantôme par amour pour son mari. Dans cette version, nous suivons Marsh (Witsarut Himmarat), qui, endeuillé par la disparition de sa femme Nat (Davika Hoorne), retrouve une forme d’espoir lorsqu’il entre en contact avec le fantôme de cette dernière… désormais prisonnier d’un aspirateur.
Ce glissement vers une comédie presque burlesque, qui détourne une légende nationale profondément ancrée dans la culture thaïlandaise, évoque immédiatement certaines traditions du cinéma japonais. Il y a dans ce mélange entre folklore et absurde quelque chose qui rappelle Pom Poko (Isao Takahata, 1994), ou plus récemment En boucle (Junta Yamaguchi, 2025), dans cette manière de faire du surnaturel un outil de narration du quotidien.
Mais Fantôme Utile dépasse rapidement ce simple jeu de références. Ratchapoom Boonbunchachoke multiplie les niveaux de lecture et brouille les frontières entre les registres. L’expérience du spectateur devient alors stratifiée : le film peut se lire comme une comédie purement burlesque, comme une fable sur le deuil, ou encore comme une réflexion plus large sur la mémoire collective et l’histoire d’un pays rarement abordée au cinéma.
En sortant de la séance, on peut ainsi avoir le sentiment d’avoir vu plusieurs films en un seul, sans que jamais l’ensemble ne perde en cohérence. C’est à la fois une comédie brillante, parfois franchement hilarante, une œuvre critique de l’histoire thaïlandaise, et un film d’une grande richesse visuelle, où l’inspiration semble osciller entre tableau impressionniste et filmographie de Wes Anderson.
Il faut enfin rappeler qu’il s’agit du tout premier long métrage de Ratchapoom Boonbunchachoke, qui parvient d’emblée à conjuguer ambition formelle, puissance comique et densité thématique, sans que l’un n’écrase jamais totalement l’autre.
Ce que cache la légèreté
Le film démarre dans une zone d’incertitude assez rare. Fantôme Utile installe immédiatement une ambiance qui oscille entre comédie absurde et drame étrange.
Très vite, le film joue sur cette ambiguïté. Le silence, certains moments volontairement inconfortables, une forme de « cringe » assumé participent à cette confusion. On ne sait pas encore exactement dans quel type de récit on entre. Même les bruitages, très marqués, presque rétro – comme sortis d’une série des années 70 – participent à cette sensation de décalage. Tout semble familier, mais légèrement déplacé.
Dans ce contexte, le fantastique arrive presque comme un prolongement naturel du comique. Les fantômes, les situations absurdes, les objets hantés ne viennent pas d’abord troubler la réalité : ils servent surtout à accentuer une mécanique burlesque très présente. On se laisse alors porter par ce registre léger, presque trompeur, et c’est précisément ce qui rend l’expérience du film aussi efficace.
Car cette légèreté initiale masque une bascule progressive. Le film ne change pas brutalement de ton, il glisse. Et c’est là que son effet devient intéressant : on se rend compte après coup que quelque chose s’est déplacé, que le récit a changé de nature sans jamais vraiment annoncer sa rupture.
Ce glissement intervient lorsque l’intrigue commence à s’ancrer plus explicitement dans l’histoire politique thaïlandaise, en particulier autour des manifestations de 2010 et de leur répression sanglante. À partir de là, les fantômes changent de statut. Ils ne sont plus seulement des ressorts comiques ou fantastiques, mais deviennent des figures de résistance, liées à l’idée de mémoire et de refus de l’effacement. Ils incarnent aussi, plus largement, les conséquences d’une violence étatique exercée contre sa propre population.
C’est à ce moment que le film reconfigure totalement ce qu’il était en train de raconter. Ce qui ressemblait à une comédie décalée devient une œuvre hybride, où l’absurde côtoie une forme de charge politique beaucoup plus directe. Le basculement n’efface pas le comique, mais il le recontextualise : ce qui faisait rire au départ commence à produire un autre type de réaction.
Un récit dans le récit
Si Fantôme Utile impressionne aussi par la manière dont il construit son récit, c’est grâce à sa structure de récit enchâssé, qui donne immédiatement une sensation de mise en abyme contrôlée. On suit en réalité un personnage-cadre, surnommé « Academic Ladyboy », qui devient le point d’entrée de l’histoire de Nat et Marsh.
Ce dispositif pourrait facilement n’être qu’un simple cadre narratif. Mais ici, il joue un rôle beaucoup plus actif. « Academic Ladyboy », incarné par Wisarut Homhuan, est aussi le spectateur de cette histoire qu’on lui présente. Il est donc notre point d’ancrage, notre équivalent au sein de l’histoire.
Mais ce qui est intéressant, c’est la manière dont ce personnage évolue. Au fil du récit, ses réactions changent. D’abord simple observateur réduit à une curiosité presque naïve, il devient progressivement plus sérieux et émotionnellement impliqué.
Et surtout, cette transformation n’est pas uniquement psychologique : elle est aussi politique. À mesure que le récit principal gagne en gravité, « Academic Ladyboy » perd sa posture de distance initiale. Il devient lui-même impliqué, presque engagé dans ce qu’il raconte. Le film lui donne ainsi une fonction de passeur entre les niveaux de récit, mais aussi entre les registres de lecture.
Cette structure permet au film de multiplier les niveaux sans jamais perdre en lisibilité. Le récit-cadre et le récit enchâssé finissent par se répondre, parfois de manière très directe, dans une forme de métalepse où les frontières entre les deux récits deviennent poreuses. Ce jeu de construction permet surtout au film de maintenir un équilibre délicat : il peut raconter plusieurs choses en même temps sans jamais donner l’impression de surcharge.
Fantôme Utile construit son effet sur un déplacement progressif de ton, passant d’une comédie fondée sur l’absurde à la Dupieux, avec des situations impossibles prises avec un sérieux désarmant, à un récit qui intègre une dimension historique et politique. Ce basculement repose autant sur le contenu que sur la structure narrative, qui organise la montée en complexité du récit sans rupture nette.
Pour un premier long métrage, Ratchapoom Boonbunchachoke impose une écriture déjà maîtrisée, capable de faire évoluer un récit sans en casser la cohérence. En bref, une nouvelle porte d’entrée passionnante pour le cinéma thaïlandais actuel. Après le très divertissant Comment devenir riche (grâce à sa grand-mère) (Pat Boonnitipat, 2025), nous surveillerons pour vous toutes les sorties remarquables du Pays du sourire.
— Nathan DALLEAU
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