Photo du film DONNIE DARKO
Crédits : Studiocanal

Donnie Darko : nostalgie, lapin et fantastique

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Vingt-cinq ans après sa sortie, DONNIE DARKO reste un film culte. Mais que vaut-il vraiment aujourd’hui ?

Référence nostalgique et film culte pour une partie de la génération Millennial, DONNIE DARKO appartient à ces œuvres que l’on reconnaît parfois sans même les avoir vues. Il y a la logorrhée d’un proche expliquant comment le film a bouleversé sa vie, le souvenir de la jaquette du DVD aperçue au vidéoclub du coin, ou simplement l’image devenue iconique du lapin inquiétant. DONNIE DARKO a marqué une époque, une génération. Pourquoi ?

Sorti en 2001 – non sans difficultés – le premier long-métrage de Richard Kelly dépeint l’expérience adolescente avec mélancolie et surnaturel. On y suit Donnie, interprété par un jeune Jake Gyllenhaal, adolescent fragile hanté par des visions prophétiques (ou hallucinatoires), notamment celle d’une silhouette déguisée en lapin lui annonçant la fin imminente du monde.

Vingt-cinq ans plus tard, le film agit comme une expérience temporelle dynamique. La nostalgie de l’Amérique reaganienne surgit immédiatement, portée par ses morceaux rock et son esthétique VHS. Pourtant, son propos demeure d’une étonnante modernité, notamment lorsqu’il aborde l’adolescence sous l’angle de la santé mentale. Le succès récent de la série Adolescence (Philip Barantini, 2025) rappelle à quel point ces préoccupations restent actuelles. Le spectateur oscille alors entre nostalgie formelle et modernité thématique.

Enfin, si l’on ajoute à cela l’un des premiers rôles marquants de Jake Gyllenhaal (Les frères Sisters, Wildlife), ainsi que les débuts à Hollywood de Seth Rogen et Ashley French (créditée à l’époque sous le nom d’Ashley Tisdale), on réunit tous les ingrédients d’un futur film culte.

Vingt-cinq ans plus tard, une question demeure : que vaut réellement le mythe ?

Entre rêve et cauchemar : un fantastique maîtrisé dans DONNIE DARKO

Dès ses premières minutes, le film installe un trouble discret. Rien n’est encore explicitement étrange, mais quelque chose déraille légèrement. C’est le genre fantastique. Attention, ici, on parle du « fantastique » littéraire, tel que théorisé par T. Todorov (Introduction à la littérature fantastique, 1970), à savoir celui qui repose sur l’hésitation : le personnage (et le spectateur) doit douter entre une explication rationnelle et une interprétation surnaturelle, et ce doute engendre de la peur.

La mise en scène accompagne avec brio ce glissement générique. En effet, les scènes familiales sont filmées avec une certaine fluidité. Cependant, lorsque Donnie aperçoit Frank le lapin, les séquences adoptent une esthétique complètement différente : des plans plus symétriques, presque rigides, soutenus par une musique sourde et monotone qui crée une tension constante. L’angoisse ne surgit pas frontalement ; elle s’installe lentement et complexifie ainsi notre capacité à trancher entre réalité et illusion.

À mesure que l’intrigue avance, la filiation avec Twin Peaks (David Lynch et Mark Frost, 1990) devient manifeste. L’usage d’une lentille légèrement floutée, la texture visuelle datée, les couleurs irréelles du ciel – presque d’un autre plan de réalité – rappellent cette esthétique du monde parallèle, à la fois banal et profondément inquiétant. Comme chez Lynch, les personnages semblent parfois flotter à travers les événements, notamment la famille de Donnie, dont la relative placidité face à l’étrange crée une distance dérangeante. Le spectateur avance alors comme dans un songe, promené d’une scène à l’autre avec un plaisir mêlé d’inconfort.

Quelques scènes plus dialoguées, parfois plus ironiques, ramènent cependant le récit dans une narration plus familière. Elles empêchent le film de devenir pure abstraction onirique. Impossible de ne pas mentionner ce magnifique échange entre adolescents autour de la philosophie des Schtroumpfs. C’est dans cette sorte de réalité hallucinée que le film trouve son équilibre.

Une esthétique nostalgique qui peine à rivaliser avec son modèle

DONNIE DARKO plonge le spectateur dans l’Amérique de la fin des années 1980. Teintes chaudes accentuées par la lentille de la caméra saturant les couleurs vives, morceaux rock et pop d’époque, enchaînement de plans sur une banlieue résidentielle aux trottoirs surdimensionnés : tout concourt à installer une atmosphère immédiatement identifiable.

Mais cette esthétique, si elle participe au charme rétro du film, trahit aussi son âge. L’absence notable de diversité à l’écran et certains plans de « meublage » insérés pour clarifier le récit n’aident pas DONNIE DARKO dans son problème de rythme : certaines scènes traînent en longueur en plein creux narratif.

Par exemple, les longues séquences d’exposition rythmées par un morceau pop/rock – notamment celle qui introduit l’école et les dynamiques entre élèves – suivent les codes bien connus du teen movie. Là où le fantastique dérange, ces plans surexploités sont bien trop clichés : l’audace formelle n’est pas répartie de manière homogène.

La musique est un autre élément important du récit. D’abord le score de Michael Andrews, qui sublime l’inconfort et le doute, mais surtout la bande-son très pop/rock qui donne une impression de film « mixtape », à la manière d’un Quentin Tarantino ou, plus tard, d’un James Gunn, qui en fera même sa marque de fabrique.

La comparaison implicite avec Twin Peaks devient alors délicate : là où la série de Lynch transformait la banalité en étrangeté radicale, DONNIE DARKO reste parfois à mi-chemin, hésitant entre hommage et imitation.

DONNIE DARKO passe-t-il l’épreuve du temps ?

Un constat globalement positif pour DONNIE DARKO, qui parvient, non sans difficultés, à passer l’épreuve du temps.

La performance de Jake Gyllenhaal est remarquable si on oublie les scènes d’hypnose, dont l’écriture reste plus que fragile. Les exercices sont parfois ridicules, les révélations y surgissent abruptement, comme tirées du chapeau, et la temporalité devient confuse – au point que la place exacte du suivi thérapeutique dans la chronologie du récit reste floue. Si cette confusion participe à l’étrangeté générale, elle peut aussi donner l’impression d’un dispositif mal stabilisé.

Le Director’s Cut, sorti en 2004 sous l’impulsion de Richard Kelly, modifie sensiblement l’équilibre de la version Cinéma : certaines scènes sont rallongées, la bande-son est en partie remaniée, et surtout des extraits du livre fictif The Philosophy of Time Travel apparaissent à l’écran. Là où la version originale entretenait l’hésitation, cette seconde mouture tend à baliser davantage l’interprétation.

En cherchant à tout expliciter, le réalisateur supprime l’ambiguïté et atténue la beauté du film, qui repose notamment sur le plaisir de ne pas tout comprendre.

— Nathan DALLEAU

Auteur·rice

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