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Qu’est-ce qu’il est devenu difficile de parler d’un film de Hong Sang-soo… Car, visiblement, le spectateur est entré dans une forme de familiarité avec son œuvre – pratiquement un film par an depuis 2004 – ce qui l’a amené à se l’approprier de manière personnelle. Un ensemble de films qui constitue peu à peu un genre à part entière, où l’on scruterait les ressemblances, les répétitions et autres similarités, à l’image du cinéma de Woody Allen. Mais également, parce que ces fameux films, d’une apparente simplicité, prolongent les mêmes motifs, les mêmes mouvements, les mêmes univers, ainsi que les mêmes personnages d’un film à l’autre. Et c’est cette forme « sérialesque », dont on attendrait le nouvel opus, qui rend difficile leur appréhension et perd finalement de sa valeur, sans ces intercommunications et échanges avec les œuvres antérieures.

Un cinéma dont il est difficile de parler tant la dramaturgie (ou son absence) repose sur des détails – un recadrage par-ci, un échange de regard par-là – ce qui impose une lecture très précise de sa mise en scène, elle-même quasi transparente. Il y aurait alors beaucoup à dire sur les motifs présents dans UN JOUR AVEC, UN JOUR SANS, qui discutent et renvoient aux œuvres précédentes du réalisateur : construction savante du récit (par le rôle de la musique, sorte de ritournelle qui enrobe le conte) ; microcosme ultra-fermé ; cinéma de quartier ; hasard de rencontres plus ou moins éphémères ; déambulation urbaine de nuits comme de jours ; ivresse tragi-comique dans de longues scènes dialoguées filmées en plan-séquence ; mêmes personnages « malades » ou perdus (souvent des artistes ou réalisateurs) aux désirs refoulés, entre mensonges et séparations…

Photo du film UN JOUR AVEC, UN JOUR SANS

© Les Acacias

Ce nouvel « opus » donc, possède la particularité de raconter, en deux petits films d’une heure, la même histoire. Enfin, en apparence seulement. Bien loin d’être un cinéaste formaliste – j’entends par là un cinéaste plastique qui souhaite créer de nouvelles formes à des fins d’extase, d’immersion ou parfois simplement ludique – Sang-soo s’évertue tout de même à réfléchir sur le médium, et sur sa manière de pratiquer le cinéma, même si cela ne passe pas par le traitement de l’image. De par ses constructions narratives éclatées – il montre deux fois les mêmes scènes avec, pour seuls changements, des micros détails tels qu’un regard, un geste ou une ligne de dialogues – son cinéma est fait de petits rebonds et d’infimes petites variations.

“Au-delà du plaisir de jouer avec les artifices cinématographiques en refilmant les mêmes scènes, Hong Sang-soo invite à porter un regard encore plus précis sur les personnages.”

Au-delà du plaisir de jouer avec les artifices cinématographiques en re-filmant les mêmes scènes, il invite à porter un regard encore plus précis sur les personnages. C’était déjà en soi le principe des fameux plans-séquences, où Sang-soo tenait son plan dans la durée, afin d’exalter le moindre écart, qu’il soit de tonalité, d’attitude, de température ou bien encore de coloration… Et c’est évidemment dans ces instants-là qu’il démontre toute sa faculté à saisir le réel, c’est-à-dire sa perception de la nature humaine. Des instants uniques qui révèlent la puissance universelle de son art – les coréens n’ont jamais été aussi proches de nous que dans son cinéma – et surtout une puissance émotionnelle qui, par l’économie de moyen (un plan et un dialogue), renvoie à des cinéastes absolument essentiels, tels qu’Ozu, Eustache ou Buñuel. Étant un fin observateur de son monde, Sang-soo filme (que) ce qu’il connaît. D’où l’impression d’un microcosme fermé, auto-centré sur cet univers peuplé d’intellectuels. Mais il va, au fur et à mesure, réduire, ou plutôt condenser certains de ses motifs (d’où ici l’aspect deux petits films en un), pour n’en garder que l’essentiel, ce qui est très rare dans le cinéma contemporain. Ce sentiment de raccourcissement se retrouve également chez un cinéaste comme Philippe Garrel, dont le regard sur la gente féminine (souvent incarnée par des « groupies » chez le coréen) semble naître d’une même incompréhension.

Photo du film UN JOUR AVEC, UN JOUR SANS

© Les Acacias

Et s’il faut retenir qu’un motif caractéristique de son art, celui du regard arrive en tête. Et surtout la manière dont sa caméra s’en empare (via le zoom) et s’invite dedans. Il faut également noter le rôle précis que joue l’alcool chez Sang-soo, et ces nombreux bars, lieux de contradiction par excellence, où désirs sexuels, refoulés et vaniteux se confrontent puis éclatent. Désinhibés, les personnages y livrent souvent leur plus beau sentiment telle une déclaration d’amour inattendue. Mais cette ivresse, à la fois libératrice et pathétique, peut prendre parfois une tournure mélancolique ; ce qui donne à cet exercice d’étirement – aussi exténuant pour le personnage que pour le spectateur – une tonalité tragi-comique qui contraste avec la banalité des situations et le hasard des rencontres. Alors qu’un simple regard baissé peut faire basculer une scène dans une profonde tristesse, un autre geste, tout aussi succinct, peut provoquer l’hilarité la plus grande. A l’image de cette scène où le personnage principal se déshabille littéralement devant des hôtes outrés. Il y a donc en permanence des inversions et des graduations au sein de ces longues séquences dialoguées, ce que la structure atypique d’UN JOUR AVEC, UN JOUR SANS prouve de manière didactique et passionnante.

Au final, ce qui nous charme et nous enchante avec les films du cinéaste coréen, c’est qu’au-delà de leur apparente légèreté, ils s’offrent délicatement à nous, sans moralisme, ni cynisme. Imprévisible et onirique, l’atmosphère de ces petits films, chaleureuse et vivante, nous fascine par ses détails et nous transporte par sa musicalité. À l’image des personnages qui gagnent une épaisseur romanesque et une sincérité magnifique, presque unique dans le paysage cinématographique actuel. Et ce, malgré leurs défauts proprement humains, dont Sang-soo s’empare et dessine les traits avec une psychologie qui n’est jamais fatigante, car toujours abordée avec transparence (les personnages parlent d’eux tout seul). Si bien que la gravité de certains caractères n’engloutit, ou n’épuise pas, la vie elle-même ; il s’agit là d’un recul salvateur que conserve le cinéaste à l’égard du réel. Et c’est en cela qu’il figure parmi les grands.

Antoine Gaudé

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INFORMATIONS

Affiche du film UN JOUR AVEC, UN JOUR SANS

+ Compte-rendu du Festival du Film Coréen à Paris 2015

Titre original : Jigeumeun Matgo Geuttaeneun Teullida
Réalisation : Sang-soo Hong
Scénario : Sang-soo Hong
Acteurs principaux : Jae-yeong Jeong, Kim Min-hee, Yeo-jeong Yoon, Ju-Bong Gi…
Pays d’origine : Corée du Sud
Sortie : 17 février 2016
Durée : 2heures
Distributeur : Les Acacias
Synopsis : Le réalisateur Ham Cheonsoo arrive un jour trop tôt dans la ville de Suwon, où il a été invité à parler de son oeuvre. Il profite de cette journée d’attente pour visiter un palais de la ville. Il y rencontre Yoon Heejeong, une artiste locale avec laquelle il va discuter, dîner, boire… Mais il n’est pas tout à fait honnête avec Yoon Heejeong. 

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