Nouvelle suite du dossier sur Howard Phillips et le cinéma, avec un gros morceau qui nous attend aujourd’hui. Si jusqu’alors nous n’avions traité que des adaptations se revendiquant comme inspirées par une oeuvre précise de l’auteur, nous allons nous attaquer à quelque chose de tout autre, avec la critique de L’Antre de la Folie, du monstrueux John Carpenter. Célèbre pour La Nuit des Masques, ou encore The Thing, souvent cités comme des monuments du genre horrifique, le metteur en scène américain doit énormément au maître du fantastique, et il pousse la référence à son paroxysme dans ce film époustouflant. Il me semble donc légitime d’aborder ce long-métrage dans notre dossier, tant il met en valeur la compréhension totale et entière d’un cinéaste vis-à-vis d’un auteur réputé inadaptable. L’Antre de la Folie est le résultat d’une rencontre étincelante ; le fruit d’une alliance entre le maître de la littérature fantastique et l’un des plus grands réalisateur de films d’horreur que le cinéma ait connu.

John Carpenter avait de l’or entre les mains lorsqu’il s’est lancé dans la réalisation de L’Antre de la Folie. Jouissant d’une reconnaissance certaine, qui lui permet de se lancer dans des projets plus personnels, il concrétise cet avantage par un film majeur, et d’une intelligence folle à tout les points de vue. Nous l’avions vu précédemment, les films adaptés des nouvelles de Lovecraft ne font souvent qu’effleurer la portée des écrits, volontairement parfois, c’est le cas de Re-Animator notamment. Mais ici, le cinéaste fait un choix absolument cohérent ; pas de mention de Lovecraft, pas d’adaptation d’un texte particulier, pas de citations de lieux ou objets cultes de l’auteur comme Arkham ou le Necronomicon. Ce qui intéresse John Carpenter, c’est l’essence de ce qu’est Lovecraft. C’est ce qu’il y a entre ses mots. C’est cet indicible terrifiant, décalé, qui vient bouleverser une réalité en y introduisant une folie progressive. Le réalisateur réussit le tour de force de mettre en scène ce qui ne peut pas être filmé. Il y a dans chacun de ses plans, dans chaque regard et chaque situation, la sensation qu’enfin on capte l’indescriptible que s’emploie à suggérer l’auteur aussi fréquemment. Il est difficile d’exprimer par de simples mots la façon dont John Carpenter parvient à happer le spectateur dans un univers malsain où se mêle la réalité et l’innommable, tout juste peut-on affirmer que la sublime réalisation du maître de l’horreur y joue sans doute une énorme part. Le monde est en pleine destruction, la logique en pleine déconstruction, la caméra devient une fenêtre vers une réalité cauchemardesque dépassant de loin toute idée de rationalisation. Dans le village de Hobb’s End, John Trent se voit mêlé à l’inexplicable, et comme dans la majorité des nouvelles de Lovecraft, sa rencontre avec des forces occultes va le pousser à une folie consciente, lui qui a vu ce que les Hommes ne devraient jamais voir. Il est campé par un impressionnant et dirigé à la perfection, naviguant entre plusieurs dimensions tout en jouant de manière assez vague pour perdre le spectateur comme se perd le personnage. Une caractérisation fort bien pensée et retranscrite à l’écran ; ainsi, on s’attache au héros sans pour autant perdre de vue qu’il n’est guère qu’un prétexte pour que John Carpenter nous entraîne dans son village fantôme absolument terrifiant, et filmé d’une main de maître.

Les quelques petites maladresse dans la mise en scène de plusieurs de ses films, Halloween inclus, disparaissent ici totalement, et le cinéaste nous livre un découpage incroyablement réussi, parvenant à faire sentir une menace constante en quelques plans. Contrairement à d’autres adaptations, il n’y a pas spécialement de jeu sur le hors-champ, sur le montage, pour éviter de montrer ce que Lovecraft lui-même ne décrit pas. Les réalisations de John Carpenter ont énormément de qualités, dont celle d’assumer entièrement leur manque de subtilité ; tout, ou presque, est montré explicitement au spectateur. Cependant, contrairement aux légitimes craintes que cela pouvait engendrer, cela n’entache absolument pas l’atmosphère de l’œuvre. Au contraire, elle n’en est que renforcée par le jusqu’au-boutisme d’un metteur en scène multipliant les situations tordues et malsaines et jouant énormément sur la longueur de ses plans pour faire naître ce que Lovecraft appelle l’indicible. Un tour de force lié également à un scénario de haute volée, sans aucun temps morts, d’où cette idée de train-fantôme. Le spectateur est happé de force et de manière brutale dans cet univers qui ne le lâchera pas pendant les 90 minutes du film – et auquel il est difficile de ne pas repenser après le visionnage. Il se voit également enveloppé dans une ambiance sonore absolument parfaite, guère plus subtile que la mise en scène, mais toute aussi réussie. Mention spéciale aux musiques et à leur utilisation, même si nous n’en attendions pas moins vu l’importance que le réalisateur leur accorde à chaque film. Mais ce qui marque réellement, ce sont ses idées. L’imagination de John Carpenter et du scénariste Michael De Luca est d’autant plus impressionnante que, sans s’appuyer sur un récit précis de l’auteur fantastique, ils parviennent à reproduire des péripéties et une psychologie qui ne dénoterait pas parmi ses plus grandes nouvelles. Chacun son médium, l’un choisit la littérature, l’autre le cinéma. Toujours est-il que chaque plan du réalisateur produit le même effet que chaque mot de l’écrivain, et cela légitimise l’idée un peu folle de l’adapter sans même le citer. La façon dont le metteur en scène instaure en quelques plans ce que beaucoup n’arrivent pas à effleurer en deux heures est phénoménale, et achève de faire de L’Antre de la Folie l’un des plus grands films fantastiques jamais réalisé.

”Lovecraft, c’est une ambiance qui se distille à travers les 3000 pages de son œuvre, et a eu le génie de le comprendre et de le retranscrire à l’écran. Rares sont les artistes qui peuvent s’en vanter. »

L’Antre de la folie est l’exemple parfait de ce que devrait être une adaptation ; réussir ainsi à tirer des écrits ce qui semblait impossible à représenter relève du prodige. Par une direction artistique formidable, John Carpenter signe son meilleur film et immisce progressivement une folie redoutable dans le quotidien d’un personnage absolument Lovecraftien. Car c’est ce qu’est Lovecraft : une ambiance qui se distille à travers les 3000 pages de son œuvre, et cela, le cinéaste a eu le génie de le comprendre et de parvenir à le retranscrire à l’écran. Rares sont les artistes, tout art visuel confondu, qui peuvent s’en vanter. Le film n’en oublie pas pour autant d’être un chef-d’oeuvre indépendant, qui scotchera les néophytes de l’auteur américain comme ses plus fervents admirateur. Devant tant d’idées de scénario et de réalisation, difficile en effet de ne pas s’incliner bien bas. Je vous donne rendez-vous dans la prochaine partie du dossier, pour une nouvelle critique d’un film de Stuart Gordon, autrement plus sérieux que son Re-Animator, et intitulé Dagon ! En attendant, n’hésitez pas à lire l’intégralité de la première partie, ou les critiques des différents films étudiés dans ce dossier :

– LOVECRAFT – présentation de l’auteur
LOVECRAFT et le cinéma : l’auteur est-il, par essence, inadaptable ?

– LOVECRAFT et le cinéma : La Malédiction D’Arkham
– LOVECRAFT et le cinéma : Re-Animator
– LOVECRAFT et le cinéma : L’antre de la folie

Retrouvez le sommaire du dossier en cliquant sur la photo !

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INFORMATIONS

l_antre_de_la_folie

Titre original :In The Mouth of Madness
Réalisation :John Carpenter
Scénario :Michael De Luca
Acteurs principaux :Sam Neill, Jürgen Prochnow,
Pays d’origine :Etats-Unis
Sortie :1994
Durée :1h35
Distributeur :Metropolitan FilmExport
Synopsis :John Trent est enquêteur pour les assurances. Il est chargé par Jackson Harglow, le directeur de la maison d’édition « Arcane », de retrouver Sutter Kane, un écrivain à succès qui a disparu. Durant ses investigations, John se rend compte que le monde d’épouvante apparemment fictif créé par Sutter Cane serait en fait bien réel…

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