Tout au long de l’année 2015 le public français a découvert l’actrice Vimala Pons. Avec pas moins de cinq films (Vincent n’a pas d’écaillesJe suis à vous tout de suite, L’Ombre des femmesComme un avionLa Vie très privée de Monsieur Sim), dans des rôles plus ou moins importants, elle aura été un visage discret mais particulièrement présent dans les esprits et l’imaginaire. 2016 n’est pas en reste, notamment avec La Loi de la jungle (en salle cette semaine) d’Antonin Peretjatko dont elle tient un des rôles principaux. Certains l’avaient sûrement découverte dans La Fille du 14 juillet de ce même Antonin Peretjatko en 2013. Un film étonnant et hors de son temps. Un film comme sorti tout droit du cinéma français des années 1960-1970 qu’on aurait retrouvé par hasard au fond du grenier. Un film dans l’influence de la Nouvelle Vague avec une part de burlesque extrême à la de Broca. Ses collaborations avec Jacques Rivette (36 vues du pic Saint-Loup, 2009) et Alain Resnais (Vous n’avez encore rien vu, 2012) ne sont pas un hasard. A la voir, on retrouve même les grands yeux d’Anna Karina, une douceur à la Jean Seberg, et quelque chose du charme de Françoise Dorléac.

Dans le fond, c’est cette image qui résume Vimala Pons. Et pourtant, la jeune femme qui paraît si calme s’avoue très angoissée, incapable de rester en place tandis que nous la rencontrons, chez elle, sur sa péniche, pour un entretien : « Je pense que l’angoisse c’est une forme d’exigence. Quand je n’ai plus d’angoisse, ça m’angoisse. Je deviens molle. Je deviens faible dans ma pensée et dans mon action. J’ai besoin de mon angoisse ! C’est peut-être pour ça qu’il m’est impossible d’être inactive. Il paraît que c’est bien de s’ennuyer mais je n’y arrive pas. De la même manière ça m’ennuie de m’ennuyer. » Un peu rêveuse, et toujours charmante même quand elle se perd dans ses pensées et nous perd agréablement avec. A croire que dans sa tête il se passe beaucoup de choses, qu’il y a beaucoup de bruit. Ce bruit qu’elle aime et qui l’accompagne dans la vie de tous les jours, avec les films qu’elle « écoute » pour s’endormir par exemple. Comme une trace gardée de ses origines indiennes. L’Inde où elle est née (à Thiruvananthapuram) et a vécu les huit premières années de sa vie, déjà sur des bateaux : « En Inde, avec tous les temples, il y a un brouhaha sonore permanent. Du coup, le calme ça me fait peur » nous explique-t-elle.

Vimala Pons dans VINCENT N'A PAS D'ÉCAILLES

© Le Pacte

Mais d’abord, Vimala Pons, c’est un corps ! Un corps qu’elle utilise toujours dans le monde du cirque, découvert tard, à 23 ans, en même temps que ses premiers tournages. Pour elle, les deux sont liés. Cirque et cinéma sont comme deux frères qui se nourrissent (et la nourrissent) l’un et l’autre. « Quand j’étais au conservatoire, je sentais que ce n’était pas mon support. J’adore ça parfois, mais quand on se limite aux mots je ne m’y retrouve pas. C’est pour ça que je me suis dirigée vers l’école de cirque. ». Le cirque, elle le défend bec et ongles, même contre le cinéma lui-même, qui trop souvent à son goût le montre de manière stupide et ennuyeuse. Pas question du coup de lui demander de faire du jonglage, des acrobaties et autres « trucs » dans une roulotte, et c’est bien normal.

Sorti le 18 février 2015 (présenté fin 2014 en Espagne et en Belgique), Vincent n’a pas d’écailles la met presque au premier plan d’une histoire de super-héros français. C’est déjà avec son corps qu’elle joue et que le réalisateur Thomas Salvador comprend comment la filmer, et y prend plaisir. On a encore en tête cette scène de « la caresse la plus longue du monde » dans laquelle l’actrice rampe entièrement nue sur le corps tout aussi déshabillé de son partenaire. C’est érotique, c’est improbable et c’est beau ! Avec Vincent n’a pas d’écailles les dialogues se font rares – pour elle comme pour Vincent, le héros. Thomas Salvador trouvant ses influences comiques chez Buster Keaton, préférant se concentrer sur des situations, sur des regards. Ca tombe bien, c’est ce que préfère Vimala Pons. Laisser parler les corps, ou plutôt y donner autant d’importance qu’à la parole pour exprimer une pensée, car pour elle «  le corps est une émotion directe, sans filtre. ». Elle qui maîtrise le sien sans vraiment s’en rendre compte, dans sa gestuelle naturelle. Un corps qu’elle n’a pas peur d’offrir aux spectateurs comme aux réalisateurs qui la dirigent.

“Laisser parler les corps, ou plutôt y donner autant d’importance qu’à la parole pour exprimer une pensée, c’est ce que préfère Vimala Pons.”

Un don de soi qu’on retrouve avec son premier grand rôle dans Je suis à vous tout de suite (Baya Kasmi, 30 septembre 2015). Pons y interprète Hanna, une jeune femme de 30 ans atteinte de la névrose de la gentillesse. Ce qui en soit ne poserait pas (trop) de problème si elle n’occupait pas un poste de DRH. Obligée de licencier des employés, mais incapable de leur faire de la peine, elle les console en couchant avec. Un personnage original, improbable mais terriblement attachant avec lequel Vimala Pons compose. Son corps, toujours très présent et dénudé ne choque pas, ni elle, ni nous, mais amuse. Il en va de même avec le génial La Loi de la jungle dans lequel elle se livre à une scène d’amour pour le moins déjantée ; sous l’influence d’un puissant aphrodisiaque, Vincent Macaigne lui arrache la culotte avec les dents ! Il fallait oser. Il faut dire que Vimala Pons se montre particulièrement décomplexée avec : « Je trouve ça génial de raconter un érotisme par d’autres moyens. Il y a un vrai truc à faire avec ça. Montrer les corps différemment, dédramatiser la chose. Dire que le corps est là, qu’il est comme ça. » explique-t-elle.

C’est dans cette optique qu’on la trouve mise en valeur avec aisance par la caméra d’une femme, Baya Kasmi – nouvelle collaboration entre elles après le court-métrage J’aurais pu être une pute en 2012 -, scénariste du Nom des gens (Michel Leclerc, 2010) qui n’en oublie pas de déshabiller les hommes tout autant. Cette image d’Hanna, assise nue sur son canapé, rejointe par un homme, sexe en évidence face caméra, entouré par Paul (Laurent Capelluto) aussi surpris que nous dans son costume. Mais derrière cette utilisation de la beauté naturelle de l’actrice, la réalisatrice lui offre un rôle profond et complexe, fort d’un passé ambigu. Vimala Pons joue et vit les émotions en s’imprégnant de son personnage. A tel point qu’au fur et à mesure le corps s’efface pour laisser place à l’actrice forte d’un jeu simple et d’un naturel presque enfantin. «  Je me suis rendue compte qu’il y a quelque chose dans ce métier qui est un chemin par rapport à la vie. Ca me permet de comprendre ce que je vis, ce qu’on vit. Du coup j’ai trouvé un endroit où je peux amener mes personnages, là où ma sensibilité n’a pas de filtre pour pouvoir envoyer les mots de la manière qui m’appartient. » révèle-t-elle.

Vimala Pons dans LA LOI DE LA JUNGLE

© Haut et Court

C’est clairement dans un cinéma d’auteur et comique français atypique que Vimala Pons s’y retrouve le mieux. Mais ce qui l’intéresse vraiment, au-delà d’un esprit passéiste qu’elle avoue elle-même, c’est l’utilisation des contraintes. Celles du noir et blanc avec Garrel, de la pellicule avec Mandico (Les Garçons sauvages, en production) ou les 22, 23 images par secondes de Peredjatko. Quelque chose de Nouvelle Vague, autant dans l’approche que dans le ton. Sous la direction de Bruno Podalydès elle apparaissait alors comme une évidence dans Comme un avion. Une pièce d’un puzzle qu’on ne peut substituer à une autre. Légère, la fille de la nature donne délicieusement la réplique à Bruno Podalydès, acceptant un baiser volé sans trouver rien à y redire, plus surprise qu’autre chose. Le hasard fera qu’elle reçoive de Bacri un baiser du même acabit dans La Vie très privée de monsieur Sim. Souriant gentiment à ce Monsieur Sim si attachant, et lui faisant remarquer poliment le mal entendu. A croire qu’elle s’amuse qu’on puisse vouloir l’embrasser, qu’on en vienne à aimer sa fraîcheur. Celle qu’on retrouve même dans le drame de Louis Garrel, L’Ombre des femmes, dans lequel l’actrice amène un vent d’air frais dans ce film parfois étouffant.

Vimala Pons dans LA VIE TRÈS PRIVÉE DE MONSIEUR SIM

© Mars Distribution

Au final des films, pour la plupart, dans la même ligne directrice qui est la sienne depuis plusieurs années maintenant. Elle ne se pose pas la question, ne cherche pas à changer ou à l’inverse, à rester dans une case. « J’aime les trucs qui sont tragi-comiques. Donc dès qu’on me propose quelque chose de ce style je me sens en connexion et j’ai l’impression de pouvoir dire quelque chose. » dit-elle.
Pour 2016, Vimala Pons a maintenu la cadence. En avril dans Marie et les naufragés de Sébastien Betbeder, puis quasiment consécutivement elle apparaissait furtivement sous la caméra de Paul Verhoeven dans Elle, avant de jouer les têtes d’affiche dans La Loi de la jungle. Un peu plus tard il y aura Les Garçons sauvages de Bertrand Mandico, dans le rôle d’un garçon hyper pervers et méchant… « Là ça sera différent ! » s’en amuse Pons. Et en même temps on ne peut s’empêcher de se renvoyer encore à la question du corps. De quoi nous laisser fortement intrigué, mais aussi indécis. Désireux de la voir encore et toujours dans ce registre auquel on l’identifie désormais, aux côtés de sa petite troupe habituelle ou au contraire de la laisser s’en détacher pour aller voir ailleurs. Vers l’inconnu. Une chose est sûr, à force de se montrer si attachante, on s’est peut-être déjà trop attaché à cette Vimala Pons, à tel point qu’on ne peut plus s’en passer.

Pierre Siclier
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Vimala Pons, une omniprésence discrète

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