Photo du film BLUE MOON
Crédits : Sony Pictures

Blue Moon, théâtre de la fin tragique d’un grand parolier

C’est un deux sur deux pour Linklater. Après l’incandescent Nouvelle Vague, dans lequel le réalisateur texan avait prétexté la reconstitution du mythique tournage d’À bout de souffle pour déclarer son amour au cinéma d’auteur, le voilà déjà de retour avec un nouveau biopic, encore une fois centré sur un artiste à l’auteurisme prononcé.

Un soir de mars 1943, Broadway est changé à jamais par la première représentation de la comédie musicale Oklahoma !, dont la critique fera plus tard la pionnière de l’âge d’or de la comédie musicale américaine. Succès immédiat, elle marque aussi les débuts du mythique duo de compositeurs Rodgers & Hammerstein. Mais avant sa fructueuse association avec Oscar Hammerstein II, Richard Rodgers était déjà connu pour son partenariat avec un autre parolier, Lorenz Hart. Richard Linklater positionne sa caméra en contrechamp de cette soirée mythique et met en lumière la réaction du parolier déchu face à l’encensement de son ancien associé.

Blue Moon ou le crépuscule d’un parolier

D’une mélancolie aiguë, Blue Moon place son personnage au cœur du film, au point qu’aucune scène, aucun plan ne se passe de sa présence. Du haut de son mètre cinquante, Lorenz Hart (Ethan Hawke) monopolise l’attention des personnages et capte celle du spectateur et de la caméra de façon magnétique dans chaque scène. Nul besoin d’être fin connaisseur de la filmographie d’Ethan Hawke pour affirmer qu’il livre ici l’une des plus grandes performances de sa carrière.

C’est un véritable coup de maître de réalisation de la part de Linklater, qui donne vie au méticuleux scénario signé Robert Kaplow, en dépit de toutes ses contraintes formelles. En effet, Blue Moon prend la forme d’un one-man show en huis clos : à l’exception des deux premières scènes, tout le film se déroule au rez-de-chaussée du bar où Hart se réfugie après avoir assisté à la comédie musicale.

Un huis clos entre refuge et prison

Blue Moon est un film doux-amer sur la fin de carrière et la fin de vie d’un homme qui continue malgré tout à se démener, armé de ses mots, pour tenter de lui donner du sens. Mais la scène d’ouverture proleptique montre déjà que ces efforts sont vains. Lorenz Hart succombera quelques mois plus tard à une pneumonie, après être resté ivre dans le froid.

Menace omniprésente dans le film, la tendance alcoolique de Hart n’est pas seulement la cause de sa mort : c’est aussi la raison de la fin de son partenariat avec Rodgers. Le personnage, en prise avec ses démons, lutte contre son addiction tout en flirtant avec elle. Ainsi, il n’est pas étonnant que le film prenne presque entièrement place dans un bar. Hart s’y réfugie après avoir été témoin du succès de son ancien associé, faisant de ce lieu un havre de paix autant qu’une prison.

Le choix du huis clos accentue cet effet d’emprisonnement volontaire : une fois qu’il pénètre le bar, Hart n’en sort pas. Il tente d’échapper à son destin par des tirades grandiloquentes, mais son corps reste stagnant. Alors que Rodgers et Hammerstein entrent avec leur flot d’admirateurs, le contraste devient d’autant plus prégnant. La foule entre et sort du bar, monte à l’étage et redescend, tandis que Hart demeure au rez-de-chaussée.

Une scène illustre particulièrement ce contraste : alors que Rodgers suit un groupe à l’étage, Hart tente de le retenir par son discours, freinant ainsi son ascension. S’ensuit un rapport de force sous la forme d’un dialogue de sourd : Hart voudrait que Rodgers accepte de s’associer à lui pour un nouveau projet, tandis que Rodgers ne lui concède qu’une reprise d’un de leurs spectacles. Finalement, Hart s’avoue vaincu et regarde son ami gravir les marches – métaphore limpide de la paralysie d’un personnage témoin de l’élévation d’un autre.

La tragédie d’un homme tourné vers le passé

Hart se rattache au passé, incapable d’aller de l’avant, ce que symptomatisent à la fois sa stagnation et ce fameux projet qu’il ne cesse de proposer à Rodgers : collaborer à nouveau pour créer un opéra historique sur la figure de Magellan. En plus de révéler la nostalgie du personnage, dont le regard reste tourné vers les splendeurs d’hier, cette identification contribue à l’associer à une figure déjà inscrite dans un passé révolu.

Le tragique du personnage naît de l’écart entre Hart et les autres, entre son regard tourné vers le passé et celui d’un groupe d’artistes orienté vers un renouveau. Cet écart souligne l’extrême solitude de Hart, alors même qu’il est entouré. Ses longs monologues, adressés à tout le monde et à personne, font l’effet de bouteilles lancées à la mer et témoignent de sa perte de repères après sa séparation avec Rodgers.

Sans son compositeur, les tirades du parolier ne sont plus accompagnées, cadrées ni rythmées par la musique ; elles deviennent incontrôlables et s’effacent à mesure qu’elles sont prononcées, faute de quelqu’un pour les inscrire dans le temps, pour en garder une trace.

Finalement, Blue Moon s’apparente presque à une tragédie néoclassique, portée par un héros marqué par la fatalité, en dépit de ses efforts pour contrer son destin. Le film respecte d’ailleurs une unité de temps – une soirée – et de lieu – le bar. Le huis clos crée un effet de condensation et de confinement, et pourtant la fluidité de la caméra empêche toute sensation d’étouffement.

En cela, la mise en scène magistrale de Linklater fait ressentir au spectateur tout l’enjeu de l’addiction de Hart, incarnée par le bar : si cet espace est presque carcéral, il n’est jamais totalement déplaisant. Parfois, il est plus facile de rester dans le confort de l’addiction que de se battre pour en sortir.

Traduire spatialement cet équilibre entre enfermement et ouverture relève du véritable tour de force. Linklater prouve encore une fois comment, à partir de presque rien, il est possible de créer des enjeux scénographiques puissants. En tant que tragédie néoclassique, Blue Moon fait de Lorenz Hart un héros condamné, et du bar le théâtre de sa fin – celle d’un grand parolier, mais aussi d’une génération d’artistes laissés sur le quai par une nouvelle vague, plus populaire et universelle, de comédies musicales.

Si Blue Moon et Nouvelle Vague se rejoignent dans la volonté de Linklater de mettre en lumière des artistes fondateurs de la culture populaire actuelle, le premier se distingue nettement par sa tonalité. Là où Nouvelle Vague était porté par l’optimisme et l’insouciance d’une équipe en route vers le succès, Blue Moon en révèle le revers mélancolique : celui d’un artiste esseulé, définitivement sorti de la trajectoire.

— Marie ARRIGHI

Auteur·rice

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