Avec Le testament d’Ann Lee, Mona Fastvold s’intéresse à la notion de testament, dans tous les sens du terme, au prisme d’une figure religieuse énigmatique. Le film transporte le spectateur dans une expérience musicale et spirituelle immersive unique en son genre.
Mona Fastvold et Brady Corbet (Vox Lux), le couple qui avait signé l’acclamé The Brutalist l’année dernière, font leur grand retour en salles avec un biopic centré sur Ann Lee, figure religieuse à l’origine de la propagation du mouvement des Shakers aux États-Unis. Après avoir coécrit le scénario de The Brutalist, Fastvold prend les commandes de la réalisation du Testament d’Ann Lee, épaulée par son conjoint pour le scénario.
Tout commence à Manchester, dans les années 1730, nous apprend Mary (Thomasin McKenzie), dont la voix off accompagnera tout le film. Ann Lee (Amanda Seyfried) naît dans une famille pauvre, menée par un père brutal et une mère effacée. Très proche de son petit frère William (Lewis Pullman), elle est immédiatement présentée comme une enfant pieuse et dévouée, dont la devise « a place for everything and everything in its place » (« une place pour chaque chose et chaque chose à sa place ») sera répétée plusieurs fois au cours du film.
En grandissant, elle et son frère intègrent une communauté religieuse singulière, les « Shakers », caractérisée par des rites frénétiques. Ann y devient rapidement une figure centrale, flirtant avec la divinité.
Une immersion sensorielle au cœur du culte
Le parcours d’Ann Lee est à la fois montré à l’image et relaté en voix off. S’ensuit un étrange équilibre entre une narration très littérale et le sujet profondément abstrait de la spiritualité.
Si, à de nombreux niveaux, cet équilibre demeure fragile, la substitution progressive de la voix off au profit des chants religieux ne rend que plus impressionnantes les scènes de culte qui rythment le récit. C’est bien là que réside toute la prouesse scénographique du film : la mise en scène des chants et des danses fonctionne avec un effet de gradation qui intègre le spectateur au culte à mesure qu’il s’intensifie. D’observateur extérieur critique, celui-ci devient participant, tant Mona Fastvold parvient à faire ressentir l’effet de ces performances.
Ces scènes sont appuyées par une très belle photographie signée William Rexer et des mouvements de caméra de plus en plus immersifs qui plongent au cœur de la danse et de l’euphorie. L’excellence immersive du film vient particulièrement de cette capacité à partager simultanément le jugement des témoins extérieurs à de telles manifestations et l’engouement de ceux qui les vivent de l’intérieur.
Amanda Seyfried, incarnation d’une figure mystique
Au cœur de ces envolées spirituelles se dresse Ann Lee, campée avec puissance par Amanda Seyfried, qui donne corps, littéralement, aux exaltations de son personnage, dans l’expressivité de son jeu corporel comme dans la maîtrise de ses émotions. Ann Lee est certes une leader charismatique et inébranlable, mais elle est aussi une fille maltraitée, une femme abandonnée et surtout une mère qui a perdu ses quatre enfants peu après leur naissance. Toute cette nuance est incarnée avec justesse par Seyfried… au point que l’utilisation de la voix off pour appuyer l’image interpelle.
En effet, c’est un pari risqué que fait Mona Fastvold en raccrochant systématiquement le mystique ineffable de son film, qui fonctionne pourtant si bien pendant les scènes de culte, à la littéralité de la voix off. Expliquer ce qui se passe, ce que vit Ann, c’est parfois désamorcer la puissance interprétative de l’image. Force est de constater que les moments dénués d’explications sont ceux qui fonctionnent le mieux. Et pourtant, cette voix off vient dire quelque chose. Au-delà d’une simple narration qui éclaire le récit, la voix de Mary apporte une épaisseur supplémentaire au film, presque métafictionnelle, sur le rôle de la transmission. Vers le milieu du film intervient une scène assez déroutante entre Ann et son mari, dans laquelle celui-ci menace sa femme de dévoiler à ses disciples son analphabétisme. De cet analphabétisme, on ne savait rien jusqu’à présent, et il n’en sera plus jamais question par la suite. Pourquoi, donc, cette intervention ?
Le Testament d’Ann Lee, entre héritage spirituel et récit biographique
Le « testament » d’Ann Lee soulève en réalité un double sens. Par testament, on entend évidemment un texte religieux sur la relation entre Dieu et les hommes. Mais cela fait aussi référence au testament au sens juridique, soit l’héritage. D’une certaine manière, l’acception religieuse du mot est liée à son acception juridique, puisqu’un Testament est avant tout une trace écrite de l’existence de Dieu laissée en héritage à la postérité. Ann Lee ne peut pas écrire, aussi c’est Mary, sa fidèle partisane, qui se charge de nous transmettre son héritage. Le testament d’Ann Lee est donc davantage le récit biographique de la vie d’une femme qu’un texte religieux, et d’ailleurs la religion est souvent reléguée à l’arrière-plan du film.
On peut aller plus loin et voir dans la voix off une piste profondément subjective à laquelle il ne faut pas toujours se fier. Une scène particulièrement en témoigne : alors qu’Ann est présentée au tribunal pour les dérives de son mouvement religieux, celle-ci se met à parler en latin, puis le son intradiégétique disparaît pour laisser place à la narration de Mary, qui explique que ce jour-là, Ann a parlé dans une douzaine de langues, voire une centaine selon certains témoins. Or, le spectateur n’a jamais la preuve audiovisuelle de ce miracle. Il y a donc un décalage net entre le récit intradiégétique et le récit extradiégétique de Mary. Grâce à cela, Mona Fastvold permet de brosser un portrait à la fois très fort, mais aussi fatalement hermétique, de son personnage. Ann Lee est au cœur du film, sans que l’on puisse jamais vraiment accéder à son intériorité. La voix off contribue à maintenir le spectateur à distance du personnage, et c’est précisément là que réside l’enjeu du film : présenter une figure mystique en conservant son mysticisme.
Finalement, on aura beau apprendre de nombreux éléments factuels sur Ann Lee, Mona Fastvold protège son personnage de toute interprétation restrictive. Ann Lee a-t-elle réellement eu des visions ? S’est-elle vraiment sentie élue par Dieu ? Ou au contraire, son accession au rang de leader religieuse vient-elle de son besoin de fuir son rôle de mère et de femme ? Somme toute, on ne saura jamais si sa démarche était sincère ou frauduleuse. Ce que l’on découvre toutefois, c’est la charge mystique et euphorique du culte des Shakers, expérience que Mona Fastvold nous permet de partager tout au long de son film.
— Marie ARRIGHI



