Wild Side parachève son édition colossale de 17 films en 15 DVD/BR du maître incontesté du cinéma japonais, Akira Kurosawa. Tout se clôt avec les deux derniers films produits pour la Tôhô : Barberousse et Dodes’kaden.

Au vue de l’influence internationale de son oeuvre, de la place nodale qu’il occupe symptomatiquement au National Film Center de Tôkyô, du poids évident que pèsent ses films dans l’histoire mondiale de l’art, le siège de Kurosawa au panthéon des grands artistes du XXe siècle n’est plus à débattre. Avec ce qui a tout l’air d’une publication définitive d’une grande partie de ses films, dans des restaurations exemplaires et des coffrets aux allures de pléiade, c’est l’actualité esthétique et émotionnelles de ses films qui est confirmée et réactualisée.

L’édition le 30 août 2017 des DVD et Blu-Ray de ces deux longs-métrages n’est pas qu’une sortie de plus dans l’embouteillage du calendrier home video. Clôture d’un cycle d’édition et objet essentiel pour les collectionneurs et cinéphiles amateurs de galette, chacun de ces deux films (tout d’eux adaptés du romancier Shûgorô Yamamoto) occupent aussi une place cardinale dans l’oeuvre de l’auteur. BARBEROUSSE achevant la deuxième partie de l’oeuvre de Kurosawa. DODES’KADEN, après de grandes difficultés financières, en ouvrant avec bonheur le troisième et dernier volet, en couleurs.

Kids Return Takeshi Kitano

BARBEROUSSE / AKAHIGE (1965)

Pour Kurosawa, BARBEROUSSE a été conçu comme son oeuvre somme, celle qui compilait ses thématiques et ses singularités plastiques. De ce point de vue, elle couronne la deuxième partie de son OEuvre, séparable en trois phases :

• La 1ère, constituée naturellement de longs-métrages aux dimensions mineures mais qui n’en est pas moins riche de grands films. Elle va de La légende du grand judo (1943) à Scandale (1950). On peut y compter, parmi les meilleurs : son premier ou Le duel silencieux (1949).

• La 2ème, la plus importante en oeuvres fondatrices et colossales, va de Rashomon (1950) à Barberousse (1965). Elle comporte d’éminent L’Idiot (1951), Les sept samouraïs (1954), Le château de l’araignée (1957) et Yojimbo (1961).

• Et la 3ème et dernière phase, douloureuse pour obtenir les financements nécessaires, réalisées la plupart dans l’exil pour finalement retrouver une sérénité et un apaisement sur les derniers. Elle se jalonne de Dodes’kaden (1970) à Madadayo (1993) et n’est pas non plus avare en chefs-d’œuvre, avec rien moins que Kagemusha (1980), Ran (1985) et Rêves (1990).

Ponctuation de la deuxième partie, BARBEROUSSE prélude plus d’un deuil. Celui de la collaboration du cinéaste avec son acteur fétiche Toshirô Mifune, d’avec le noir et blanc et d’avec une assise confortable dans le système de production japonais. La reconfiguration du système de production et d’exploitation des films au Japon, dissociant comme aux Etats-Unis les studios de production des circuits de salles, fragilise le financement des films. Et les grands pontes comme Kurosawa se voit à nouveau soumis, malgré leur réputation, à la rentabilité. L’échec public de ce drame doloriste de trois heures dans un pensionnaire misérable d’Edo va donc bouleverser l’oeuvre et la création de son auteur. Sous cet angle, le 24e long-métrage du maître doit être (re)découvert.

Soigné par une photographie qui réussit à tailler dans des noirs opaques des perles d’iris, des silhouettes mâtines et des gestes secrets, l’ensemble prend des airs d’incantation d’une violence rentrée. Voulu comme tel, les grandes obsessions de Kurosawa y sont compilées. Avec moins de spontanéité et d’énergie que les premiers, le propos humaniste délicat nécessitant de prendre ses distances avec le grand spectacle par une minoration du ton. Le récit de ce jeune diplômé de médecine ambitieux, jeté dans un pensionnaire miteux et en révolte contre les méthodes de son supérieur, reste l’oeuvre d’un artiste-cinéaste maître de ses moyens. Aux grands adorateurs, comme moi, des fulgurances formelles des Sept samouraïs, le classicisme certain de BARBEROUSSE peut décevoir. Demeure, au coeur du film, la beauté adamantine de trois récits de souffrants. Pathétiques et bouleversants, ces historiettes sont les joyaux bruts contenus au sein de cette tragédie.

DODES’KADEN (1970)

Après la sortie de BARBEROUSSE, Kurosawa revient difficilement au cinéma. Pendant cinq ans, le cinéaste a enchaîné les projets avortés et les échecs douloureux (comme la réalisation de la partie japonaise de Tora ! Tora ! Tora ! de laquelle il a été viré par un producteur dont personne ne se souvient du nom). Co-produit par ses camarades les plus proches, Kon Ichikawa et Masaki Kobayashi, le sensei révolutionne sa propre pratique en affirmant une de ses vertus : la dimension picturale. En passant à la couleur, ayant toujours conçu sa réalisation comme un peintre, il raffermit d’autant plus la qualité tableau de certains de ses plans.

Tournant en Eastmancolor, le bidonville où tout s’anime est paré de couleurs vives, en contraste avec la pauvreté. A la misère matérielle s’oppose l’abondance émotionnelle que la couleur révèle. Par une galerie de personnes tantôt truculentes, tantôt tragiques, parfois sympathiques et d’autres fois haïssables, se déploie une fresque de l’humanité dans un microcosme doux dingue. Au regard d’un Mizoguchi ou d’un Naruse, frappe alors le manque de subtilité dans la caractérisation des personnages. Chacun, même l’oncle violeur, se présentant avec une sorte de bonhomie. En contrastant singulièrement avec le misérabilisme, Kurosawa n’évite parfois pas le mythe du bon sous-prolo. Mais comme un peintre ne s’intéresse pas à la psychologie ou à la vraisemblance de ce qu’il représente, le cinéaste s’intéresse là plutôt à l’orchestration d’atomes humains, comme autant de touches de couleur. Le tramway imaginaire conduit par le jeune lunaire au début et qui sillonne tout le bidonville est un tour d’horizon d’un aréopage de canons de l’imaginaire populaire japonais.

Dernier pan de la tétralogie de la misère (comportant L’Ange ivre, Les Bas-fonds, Barberousse et celui-ci), il partage plusieurs traits communs avec Affreux, sales et méchants de Scola comme le suggère Christophe Champclaux dans l’excellent livret illustré qui accompagne le DVD/BR. La qualité principale de ce tableau poétique tient justement à sa faculté à contrarier la grisaille du misérabilisme sans faire l’impasse sur l’accusation. Devant sa singularité, l’exploitation en salle du film rentrera simplement dans ses frais et clôturera la collaboration du génie japonais avec le Tôhô (exception faite de Kagemusha). L’obligeant alors à s’exiler en URSS pour produire, cinq ans plus tard à nouveau, son 26e film (Dersou Ouzala).

Ces 2 DVD/BR édités avec le plus grand soin et la qualité qui caractérise l’ensemble de la collection sont accompagnés de livrets riches et de bonus copieux et passionnants. Des retours par les plus proches collaborateurs du cinéaste, voire ses enfants, sur ses années de vache maigre. Des éclairages également sur sa manière de travailler. Des témoignages précieux pour se figurer modestement ce que pouvait représenter le fait de travailler avec l’un des plus éminents artistes du XXe siècle.

Flavien Poncet

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