Photo du film PRIMETIME
Crédits : Metropolitan Filmexport

Primetime, une étude acérée du bien et du mal

IMDb8.7/10Letterboxd3.7/5Metacritic75/100Rotten Tomatoes95%
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Chris Hansen est une personnalité publique ambiguë. Chevalier blanc souhaitant chasser de nos rues les prédateurs, il n’est pas aussi vertueux que le costume qu’il porte laisse transparaître. Cette dualité fait du journaliste un sujet d’étude intrigant, qui peut cependant être néfaste pour celui qui l’aborde. Lance Oppenheim, accompagné d’un Robert Pattinson impliqué par son jeu et son rôle de producteur, l’a fait avec Primetime, un film qui se met en chasse de l’animal médiatique Chris Hansen.

Primetime, le chasseur chassé

Primetime opte pour un choix fort : celui de se consacrer aux créateurs de l’émission To Catch a Predator plutôt qu’aux prédateurs. Lance Oppenheim transforme cette équipe en meute dont l’alpha est Chris Hansen, du moins, c’est ainsi qu’elle est initialement perçue. C’est la séquence d’introduction qui nous donne cette impression, puisqu’on peut y voir un prédateur attiré dans une maison comme dans un piège, avec le loup qui observe sa proie avant de l’attaquer. Le véritable prédateur, dans le sens animalier du terme, est Chris Hansen, par son voyeurisme et la domination qu’il exerce via les contre-plongées sur lui et les plongées sur le pédophile. Ce dernier n’a aucune chance de s’échapper, les caméras braquées sur lui l’enfermant déjà derrière les barreaux. Le prédateur se trouve alors dans une spirale, une idée reprise à la fin, à la différence que, cette fois, la meute n’est pas passive, mais active.

En parlant de spirale, et de la conclusion en particulier, il est essentiel de souligner que Primetime est un métrage agressif, que ce soit par le montage très télévisuel, voire parfois digne de YouTube, ou par les couleurs assez criardes. C’est notamment le cas lorsque Chris trouve ce qu’il appelle la « baleine », où la colorimétrie passe du froid au chaud pour marquer l’excitation du journaliste. En réalité, et un peu à l’image du film, ces effets et ce côté dominateur sont factices.

To Catch a Predator étant une émission télévisée, les effets montrés et le jeu de Chris Hansen sont factices par nature. Si le prédateur est bien réel, tout le reste ne l’est pas, des discussions en amont jusqu’à la personne accueillant le pédophile. C’est une immense mise en scène, un véritable programme télévisé avec une production et des enjeux économiques. Lorsque l’émission passe en prime time, elle fait concurrence aux œuvres fictionnelles, plaçant ainsi réalité et fiction sur le même pied d’égalité, car, au final, elles ont chacune le même but : divertir. L’émission possède pourtant un propos potentiellement choquant. Toutefois, le montage crée une barrière qui permet de mieux encaisser les images. La forme rend acceptable le fond, élargissant l’accessibilité du programme au plus grand nombre, et même aux enfants.

Néanmoins, la réalité reste la réalité, et elle est dure. À la fin, Chris Hansen se retrouve nez à nez avec une vision non édulcorée de ce qu’il fait, face à ce qu’il a lui-même créé, mais sans artifices cette fois-ci. Tout le dernier tiers du film marque la bascule vers le réel, avec un changement esthétique brutal, bien que la teinte soit identique. L’émission elle-même est influencée par ce changement, avec la caméra qui passe d’une extension de Chris Hansen à un outil qui s’émancipe de son contrôle pour plonger au cœur de l’horreur véritable. La réalisation du programme reprend en quelque sorte celle du film pour nous montrer des choses que nous seuls pouvons voir. Si Chris Hansen a atteint son objectif, il a été dépassé par celui-ci.

Le gros poisson dans une petite mare

Si l’émission est au centre de Primetime, le sujet principal est Chris Hansen, le « cerveau » de cette machination, ou plutôt son visage. À l’écran, il s’affirme comme un personnage sûr de lui, méticuleux et intimidant. Les gros plans sur son visage, avec celui-ci regardant la caméra, renforcent ces traits de caractère avec une efficacité redoutable. Cependant, tout ceci n’est qu’une façade. C’est un homme pathétique qui, s’il aime être observé, est aussi un fervent spectateur. Nous le constatons dans les bureaux de NBC, via un panoramique passant d’une télévision diffusant le JT à lui : c’est ce à quoi il aspire, mais il en est encore loin.

D’ailleurs, si dans son émission il bouffe littéralement l’écran, il n’est jamais au centre du cadre, souvent légèrement en dessous, comme écrasé. C’est, dans la vie ordinaire, un gros poisson dans une petite mare, possédant un complexe de Dieu alimenté, à l’écran, par la domination qu’il exerce sur des rebuts de la société et, avec ses proches, par le fait qu’il passe à la télévision. Face à plus gros que lui, il s’abaisse pourtant, à l’instar de ceux qu’il envoie en prison.

Le bien est le mal

Dans Primetime, le rapprochement entre Chris Hansen et les prédateurs est net, et il est montré dès les premiers instants. Le journaliste possède une méthodologie assez intrigante puisque, pour se préparer, il répète à haute voix les messages envoyés par les pédophiles. La réalisation et le montage accentuent ce malaise en montrant Chris Hansen habité par ce qu’il dit, dans une lumière rougeâtre assez malsaine. Le plus perturbant, c’est qu’il est un meilleur comédien là que lorsqu’il doit jouer, comme lorsqu’il doit préparer la promotion de l’une de ses émissions. Si le début est glauque, la fin l’est davantage, car elle en est un reflet maléfique. Le rapport au mal est constant dans le métrage, puisqu’il est au centre du sujet de l’émission.

Si l’action de confronter les prédateurs à leurs actes est juste, on peut en revanche questionner les agissements de ceux qui organisent tout cela. Le bien agit là aussi comme une façade qui disparaît pour ne laisser que le mal. Le gros poisson dans une petite mare s’enfonce au fin fond d’un bassin pour en trouver un autre où il y aurait une baleine, mais, en faisant cela, il embarque ceux qui lui ont permis d’avoir ce statut dans un enfer bleuté. Nous pouvons citer Xavier, celui qui aguiche les prédateurs. Bizarrement, il ressemble à l’archétype du pédophile, ce qui doit être voulu. Il y a ensuite Lynn, la productrice de l’émission. Elle possède un rôle particulier, car c’est une version plus pragmatique de Chris Hansen. En réalité, elle gère tout. Ce manque de reconnaissance va presque la faire fuir de la mare, dans une séquence extrêmement bien composée où elle se trouve loin d’une vitre frappée par la pluie, derrière laquelle gît son collègue. Néanmoins, si ce dernier est un poisson-clown, Lynn est un requin qui aime l’odeur du sang et qui restera jusqu’au bout.

Enfin, il y a Dan, l’appât qui se trouve être le fils spirituel de Chris Hansen. Dan est infantilisé dans des séquences père-fils stéréotypées, avec leur lot de lancers de balle de baseball et de dons de bracelets. Chris Hansen ne connaît rien à l’enfance, sans doute parce qu’il ne côtoie presque jamais ses propres enfants. Dan est cependant bien plus que cela, puisqu’il est la preuve que l’ignorance et l’ego de Chris Hansen peuvent changer des vies. Lorsque Dan débute sa carrière de leurre, il est traumatisé parce qu’il se retrouve face à la dureté du réel. Cette expérience sera enrichissante pour lui, bien que ce soit le contraire de son apprentissage initial. En effet, lui qui souhaite être acteur va analyser l’émission et prendre à cœur son rôle pour atteindre son objectif et devenir, lui aussi, un gros poisson. C’est l’illusion de la réalité, aux enjeux peu nobles, qui lui a permis d’atteindre son rêve. Participer à l’émission, c’est en quelque sorte vendre son âme au diable, mais celui-ci n’est pas Chris Hansen. Le journaliste fait pitié parce qu’il est dominé par ses ambitions de grandeur. Primetime essaie tout de même de nous le vendre comme le parfait « salaud », avec une histoire de tromperie, mais c’est un ajout inutile. Chris Hansen est juste un poisson qui s’est noyé.

Les deux visages de Chris Hansen

Le miroir et le dédoublement sont au cœur du métrage. C’est d’autant plus vrai qu’il est le reflet de Predators. C’est un documentaire sur Chris Hansen et son émission, ainsi que sur les « fils » qu’il a créés. Cette œuvre nous plonge davantage dans le réel et nous donne une idée plus claire du fonctionnement de l’émission. Chris Hansen est effectivement le sujet principal, mais on parle également de ceux qui ont travaillé avec lui et surtout des prédateurs. C’est là la grande différence avec Primetime : l’équipe est nuancée, tandis que, dans le film, ce sont les prédateurs qui le sont. Le documentaire offre un conflit moral encore plus fort, avec le travail de Chris Hansen décrié frontalement, parce qu’il montre les conséquences de ses actes. C’est un autre personnage montré dans le film, bien que le but soit le même. Primetime partage la même finalité que l’émission : divertir. Ce n’est pas une mauvaise chose, puisqu’il détourne le cœur du programme pour nous confronter au réel. Le documentaire, lui, vise directement la réalité. Du point de vue du principal intéressé, il a davantage été touché par le film que par le documentaire, preuve, une nouvelle fois, qu’il s’est peut-être trop détourné de la réalité pour la voir en face.

Primetime est sans aucun doute un film qui divisera. Il le fera par ses choix esthétiques, mais surtout par sa prise de position. Si on nous a appris à rejeter le mal, il est aussi essentiel de questionner le bien, et Lance Oppenheim embrasse les deux en nous embarquant dans une spirale dont on ne sort pas, même après le visionnage. Il nous susurre que « l’enfer est pavé de bonnes intentions », et c’est probablement ce qu’il y a de plus dur à entendre, d’autant plus sur des sujets aussi sensibles que celui-ci.

Auteur·rice

Ne pas fermer les yeux – Tribune

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