Présenté au festival de Deauville, il y a quatre ans déjà, le film indépendant de Shane Carruth, UPSTREAM COLOR connaît enfin une sortie en salles. Une œuvre expérimentale traversée par un réseau d’émotions déroutant.
Extraire un genre cinématographique de son environnement esthétique n’est jamais une mince affaire. Un défi se pose alors pour un cinéaste qui porte un sujet à l’écran, conscient de ses thématiques et de sa situation dans une histoire du cinéma, tout en cherchant à détacher les composantes du récit des effets usités qui lui sont immédiatement associés. Le scénario d’UPSTREAM COLOR reposant sur le postulat fantastique ou science-fictionnel (selon vers quels effets on oriente justement le récit) de l’existence de vers capables d’agir sur l’esprit humain, aurait pu aussi bien servir l’atmosphère paranoïaque d’un film d’exploitation des années cinquante, que celle d’une des premières œuvres de David Cronenberg dans les années soixante-dix. Mais l’intérêt principal du deuxième film de Shane Carruth vient justement du travail de reconstruction formelle qui nimbe le récit paranoïaque d’une humeur nouvelle.
En 2004 déjà, le réalisateur américain avait surpris les amateurs de science-fiction en élaborant pour cinq-milles dollars seulement, Primer, une histoire de voyage dans le temps mise en images dans une forme d’épure et de réalisme, qui menaçait à chaque instant de faire basculer le spectacle dans l’hermétisme. La narration choisie par Carruth exigeait du spectateur qu’il reste attentif malgré l’absence d’effets dramatiques surlignés et l’installation progressive des objectifs et des enjeux des protagonistes. D’une certaine façon, on retrouve la même note d’intention dans UPSTREAM COLOR, où les règles ne sont jamais posées avec évidence, où l’on se doit d’accepter la succession de chaque scène afin de comprendre progressivement la nature véritable de l’expérience sensorielle vécue par les personnages comme par les spectateurs.
Par une succession de scènes courtes, parfois muettes et souvent avortées dans leur élan dramatique, la réalisation balade Kris d’un décor à l’autre, d’un moment à l’autre, en la laissant silencieuse ou l’air hagard, comme pour accentuer sa fragilité face au cours des événements, face au flux impitoyable du récit. A ses côtés, Shane Carruth interprète le rôle de Jeff et complète par son jeu celui de Amy Seimetz en gardant constamment un regard absent, un phrasé malhabile comme si son personnage se sentait en décalage avec le film dans lequel il se retrouve. « Quand on arrivera à la hauteur de ce distributeur de journaux, je vais dire quelque chose ». Mais la réplique peine à venir au moment prévu à cet effet ; Jeff/Shane marche à côté de ses pompes, à côté du scénario. Le couple de protagonistes n’habite pas le film, il y déambule.
Cet élément est primordial puisqu’il est sensé guider le cours logique d’un récit, déterminant de fait la personnalité et la trajectoire des personnages. Errants au fil de scènes fragments, entre postures figées et voix off antidatées, sans réussir à se poser dans une séquence qui perdure au-delà de quelques secondes, Kris et Jeff essaient de vivre avec une sensation de manque permanente, de comprendre qui est cet insaisissable absent à leur monde. Cet absent c’est le flux temporel du récit de leur vie. Cet absent, c’est le temps.
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• Scénario :Shane Carruth
• Acteurs principaux :Amy Seimetz, Shane Carruth et Andrew Sensenig
• Date de sortie :23 août 2017
• Durée : 1h32min



