SPENCER, brouillard, épouvantail et grand cinéma – Critique

Loris COLECCHIA Rédacteur

Nouvelle variation sur l’un des épisodes de la vie de la princesse Diana, Spencer est dirigé par le chilien Pablo Larraín, utilisant un dispositif de mise en scène proche de celui de Jackie en 2017 qu’il avait aussi réalisé. Et réussit le tour de force de nous surprendre encore.

2021, l’année de Pablo Larrain

Contre toute attente, l’année 2021 aura été particulièrement prolifique pour Pablo Larraín, qui à l’instar d’un certain Ridley Scott aura vu deux de ses œuvres sortir, sur petit et grand écran (deux films de cinéma pour Scott). Avant de découvrir SPENCER, le chilien a aussi réalisé la série Histoire de Lisey adaptée de Stephen King et destinée à l’Apple TV. Délaissant le format épisodique de la série pour embrasser à nouveau les codes de la fiction de cinéma avec SPENCER, le cinéaste ne connaitra pas chez nous les joies d’une sortie dans nos salles obscures, ce qui a pourtant été le cas du côté des Etats-Unis et du Royaume-Uni. En France, le film débarquera directement sur la plate-forme Amazon Prime Video, après une projection au festival de Venise en août dernier.

Pablo Larrain dirige Kristen Stewart sur le plateau de Spencer.

En dépit de ces histoires de distribution parfois compliquées à suivre d’un pays à l’autre, il serait regrettable de ne pas découvrir SPENCER dès que possible. D’abord parce que le film se concentre sur un épisode particulier dans la vie de la princesse Diana, assez peu mis en scène depuis. Ensuite parce que le film est porté par une Kristen Stewart transformée absolument remarquable, arborant un accent british superbement travaillé et un regard terrassant de détresse et de fragilité. Et le reste du casting en coulisses avait de quoi nous faire saliver. Pablo Larraín nous avait impressionné à la réalisation de Jackie, tandis que Maren Ade, réalisatrice de Toni Erdmann, figure parmi les producteurs, que Jonny Greenwood (Radiohead) s’occupe de la musique et que nous retrouvons Claire Mathon à la photographie. Un bonheur d’admirer son nouveau travail après la claque visuelle qu’elle nous avait assénée dans le film de Céline Sciamma, Portrait de la jeune fille en feu.

Sacraliser une figure féminine

Avec SPENCER, Pablo Larraín avait l’opportunité de renouer avec ce qu’il sait faire de mieux dans son art ; sacraliser une figure féminine dans ses fêlures et ses imperfections qui en font un être humain. L’enjeu était important lorsque l’on s’intéresse à la princesse Diana, dont la vie et la mort ont été analysées de près un nombre incalculable de fois et à travers tous les médias possibles. Il fallait être capable de raconter une histoire que personne ou presque n’avait raconté, tout en gardant une certaine fidélité historique.

Copyright KomplizenFilm; DCM

Basé sur un épisode existant de la vie de la princesse, à un moment assez difficile pour elle (elle réfléchit sérieusement à mettre un terme à son mariage), le film n’hésite pas à déconstruire l’histoire telle que nous la connaissons afin de mieux servir le script de Steven Knight. Nous ne saurons donc pas si la princesse quitta effectivement le manoir pour aller explorer les alentours de nuit, ni si cette escapade à deux avec la femme de chambre qui était secrètement amoureuse d’elle a véritablement eu lieu mais qu’importe. Fiction et réalité s’entremêlent, au grand dam des détracteurs mais pour le plus grand bonheur des autres cinéphiles. En résulte des moments de cinéma sublimes, où le temps s’arrête lorsque la princesse danse au milieu d’un couloir de miroirs ou bien lorsqu’elle explore son ancienne demeure familiale, conversant avec le spectre d’Anne Boylen, ancienne reine d’Angleterre et épouse d’Henri VIII.

Noël dans la brume

Bien que cela ne soit pas mentionné, le film prend place vraisemblablement en décembre 1991, sous le regard d’un chef cuisinier (Sean Harris) et du major Gregory (Timothy Spall) qui observent toute la solitude de la princesse au manoir de Sandringham.

Filmé comme un huis clos à tendance schizophrène, SPENCER est portée par la présence lumineuse d’une Kristen Stewart terrassante de fragilité.

Kristen Stewart s’empare du rôle à merveille et campe une Lady Di assez inhabituelle dans ce que nous avons eu l’occasion de voir jusque-là, entre biopics et séries. Elle souffre d’hallucinations sous l’emprise d’un stress permanent, jure et souffle pour exprimer son mécontentement alors qu’elle est attendue par la famille royale. Elle se fait vomir après une séance de boulimie et va jusqu’à se mutiler. Mais pour nous faire ressentir toute sa détresse et la place qu’elle n’arrive pas à trouver au sein de cet immense manoir, Pablo Larraín déploie des idées lumineuses pour que sa mise en scène épouse totalement la performance de son actrice.

Festin esthétique

La musique de Jonny Greenwood, en perpétuelle évolution, reflète l’intériorité de la princesse. Une couleur musicale correspond à son état mental du moment, où l’on entend tour à tour le piano, le violon et l’orgue. Une partition d’ores et déjà magistrale, reprenant le thème principal du film en changeant d’instrument et basculant parfois dans le jazz. Une idée géniale reflétant le caractère imprévisible de la princesse qui fait la course avec la caméra, cherche à la fuir, en gros plans très serrés ou bien en suivi dans les longs couloirs vides du manoir. Elle est étouffée quand elle se trouve à l’intérieur. Tout change quand elle retrouve les extérieurs du domaine.

Copyright Pablo Larraín,DCM

Filmé comme un huis clos à tendance schizophrénique entre quatre murs, SPENCER retrouve une sérénité à l’air libre où Diana peut enfin se promener librement, rire et faire la conversation avec un faisan.

Dehors, la directrice de la photographie Claire Mathon travaille sur les gris, le soleil ne perçant que rarement et malgré la rutilance des décors, chargés en décoration de Noël, les tons à dominante marron et jaune ne font que souligner le manque de chaleur des hôtes. Des hôtes royaux avec lesquels Diana aura très peu d’interaction, seulement quelques mots avec la reine et guère plus avec Charles. Ils sont tous déshumanisés de par leur traitement monolithique.

Vous l’aurez compris, SPENCER n’a rien d’un biopic traditionnel. Il s’agit d’une fiction magnifique à l’audace salvatrice, qui nous montre une Diana comme on ne l’avait rarement vue. L’un des enjeux du film était aussi d’être en mesure de nous surprendre, de nous raconter autre chose à propos de la vie d’une princesse éternelle dont il nous semble tout connaître désormais. Le pari est remporté de fort belle manière, aussi grâce à l’intelligence de l’écriture, qui rend hommage avant tout à Diana Spencer en tant que femme.

Loris Colecchia

Note des lecteurs2 Notes
Titre original : Spencer
Réalisateur : Pablo Larrain
Scénario : Steven Knight
Acteurs principaux : Kristen Stewart, Timothy Spall, Sean Harris, Jack Farthing, Stella Gonet
Date de sortie : 17 Janvier 2022 sur Amazon Prime Video
Durée : 1h51min
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Royal
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