En 2009, Na Hong-jin avait mis tout le monde d’accord avec son premier film, l’éprouvant The Chaser. Pour son troisième long-métrage, le réalisateur sud-coréen reste dans le thriller mais s’élance sur un terrain plus risqué : le fantastique.

Tout part d’un homme tuant sa femme, un début basique d’enquête policière en somme. Sauf que le présumé coupable a les yeux révulsés et dévoile d’étranges marques corporelles. Là, c’est déjà plus louche. Et on s’arrêtera à ce stade en ce qui concerne l’histoire du film tant elle repose sur de nombreuses surprises. Na Hong-jin aime jouer avec les nerfs du spectateur. Son scénario se découpe ainsi en trois temps où notre jugement (et celui du personnage principal) sur la cause des meurtres ne fait que changer.

Pour cela, il utilise des codes très précis, très marqués. Trop marqués même. Si bien qu’ils paraissent trop gros, comme si on décelait une manipulation de scénariste voulant nous faire croire au fantastique pour au final nous bifurquer vers le rationnel. A force d’insister, on se met à y croire à cette histoire surnaturelle. Les crânes d’animaux, les bougies allumées, les gens étranges se baladant dans la forêt, les rêves louches, puis un chaman… Tout cette imagerie martelée sans cesse par le film s’infiltre dans notre perception pour nous forcer à y adhérer. Afin de mieux nous surprendre, nous mener en bateau. En ce sens, on pense au dernier projet d’AmenabarRégression, qui employait des gros clichés pour stimuler notre imaginaire et démontrer la puissance des images. THE STRANGERS questionne par la même occasion nos croyances et celles des personnages. Doit-on croire aux rumeurs ? Avons-nous une bonne perception des événements ? Faut-il prendre pour acquis une histoire que l’on nous raconte ou mieux vaut-il se faire sa propre idée sur la situation ?

Photo du film THE STRANGERS

Gentil ou… Méchant ?

Plus généralement, THE STRANGERS interroge notre rapport au récit. L’étranger le dit à un des personnages : « à quoi bon vous le dire puisque vous avez déjà jugé ? ». Les retournements de situation veulent clairement nous démontrer qu’il ne faut pas s’arrêter sur notre idée, même si tout concorde pour l’approuver. Ce pic de certitudes est atteint à plusieurs reprises et à chaque fois que l’on pense avoir enfin la clé de l’histoire, le récit s’amuse à nous surprendre. Un peu trop dans le dernier acte, en résulte un final s’éternisant un poil dans sa recherche de suspense, ce qui le fait perdre en efficacité.

“Na Hong-Jin livre son meilleur film, une éprouvante plongée dans les entrailles du Mal.”

Ponctué de nombreuses ruptures de tons hilarantes, le film conjugue comme souvent dans le cinéma coréen, le pur film de genres sérieux et des minuscules phases de comique, des excroissances aussi brèves qu’efficaces. On rigole surtout de la perversité du réalisateur, n’hésitant pas à foncer dans le grotesque ou l’humour macabre, à l’image de ce raccord hilarant où on passe en un cut d’un plan sur un cadavre à un autre sur de la viande grillée Le choix même du héros principal exprime cette envie de décalage. Do Won Kwak interprète un flic que l’on a du mal à prendre au sérieux. Certes il a l’uniforme mais il semble traverser les scènes de meurtres comme une âme en peine, affichant un manque de jugeote flagrant et un caractère craintif. Au début du film, lorsqu’il arrive sur la première scène de crime, il ne se comporte pas comme un inspecteur de films policiers dits “normaux”. Il est en retrait, derrière une foule d’autres agents. Bien qu’il soit sujet à ce qu’on rigole de lui, ce personnage est le reflet du spectateur, totalement perdu et dépassé par le flot d’informations et la folie des faits. Il est pris dans un étau permanent de contradictions, tiraillés entre croire untel ou untel.

Photo du film THE STRANGERS

Mais qui est cette femme ?

THE STRANGERS débute dans un étalage de violence imposant et tient ce rythme durant 2h36. Na Hong-jin ne joue pas la carte de la gradation puisqu’il commence tambour battant en accumulant les morts. Le déroulement habituel d’un film de ce genre disjoncte au premier acte, nous signalant bien qu’il s’agit d’autre chose, de plus qu’une simple histoire de meurtres. A force que l’histoire avant, on pense inéluctablement à un autre grand film coréen sur le mal : I Saw The Devil (J’ai rencontré le Diable, Kim Jee-woon) au point de se dire que ce titre conviendra mieux à ce projet. Le même processus est employé en déplaçant petit à petit le curseur du mal entre le gentil et le méchant. Plus que ça, THE STRANGERS dit clairement que le mal est partout, qu’il s’est glissé dans les familles, pouvant contaminer hommes, femmes et enfants. Le nihilisme dont fait preuve Na Hong-jin nous scie autant que son talent pour déployer une mise en scène classe et virtuose. Le film n’est rien d’autre qu’une exploration en profondeur dans les entrailles du Mal, comme si nous étions prisonnier d’un cauchemar duquel on ne peut plus s’extirper. On pensait avoir vu déjà beaucoup pendant plus de 2h mais le jouissif jusqu’au boutisme de la dernière bobine nous achève. Na Hong-jin livre son meilleur film prouvant qu’il peut trôner fièrement aux côtés des autres maîtres du cinéma coréen contemporain.

Publié le 18 mai 2016.
Maxime Bedini