Après s’être attaqué au monde de la finance avec Capital en 2012, qui d’autre que le cinéaste franco-grec Costa Gavras pouvait s’attaquer au sujet de la crise grecque et son année 2015, riche en rebondissements ? À travers un film aussi indigeste que nécessaire, ce dernier propose une nouvelle réflexion sur le pouvoir et nos démocraties contemporaines. Pour public éveillé.

Ils s’appellent Michel, Christine, Jean-Claude, Angela ou encore Jeroen. Ils viennent de France, de Belgique, d’Allemagne et des Pays-Bas. Et pendant une année 2015 déterminante, ils ont, entre autres, épilogué sur le sort à réserver à la Grèce, mauvais élève d’une Union européenne plus décidée que jamais à lui imposer des « cures » d’austérité. Du haut de leur Mont Olympe bruxellois, ces dieux de la finance ont ainsi essayé d’imposer leur diktat à un pays dont la dette atteignait 312 milliards d’euros à la fin du premier trimestre 2015. Mais cette fois, vérité brute du réel oblige, pas de deus ex machina pour les hellènes, comme le montre cruellement le nouveau film du réalisateur Costa Gavras.

En 2015, Michèle Ray-Gavras, femme du réalisateur, produit un film à Salonique en pleine crise de la fermeture des banques grecques. La suite de l’histoire et du projet ne tient qu’à un homme: c’est une interview accordée par Yanis Varoufakis dans le New Statesman (magazine hebdomadaire britannique) qui fait dire à la productrice, dans un message envoyé à son mari: « Il y a là un film ».

Le personnage d’Alexis Varoufakis va très vite devenir le seul chef-d’orchestre du film.

L’actuel député européen mais surtout ancien ministre des finances grec, campé magistralement par son compatriote , est donc le protagoniste d’un film qui le célèbre plus qu’il n’interroge la complexité d’un homme insaisissable et constamment à l’affut. À l’affut, le personnage l’est dans les premiers plans du film, consacrés à la victoire d’Aléxis Tsípras et de son parti de gauche Syriza lors des élections législatives du 25 janvier 2015. La caméra, même si elle jette son dévolu sur le nouveau Premier ministre grec, ne peut s’empêcher de cadrer celui qui va défendre corps et âme les intérêts du pays lors de sessions musclées avec Bruxelles. Signe annonciateur de son rôle prépondérant dans une guerre de positions insoluble, le personnage d’Alexis Varoufakis va très vite devenir le seul chef-d’orchestre du film.

© 2019 Jessica Forde

Adaptation des mémoires, du même nom, du politicien, ADULTS IN THE ROOM s’attaque ambitieusement aux cinq mois qui ont scellé le destin grec dans l’Union européenne. Un tel projet, avec toute la part de complexité et de technicité liée au sujet, aurait pu sombrer dans un didactisme barbant. Et c’est d’ailleurs parfois le cas, à mesure que les portes claquent et que les personnages défilent d’une pièce à l’autre, avec le même discours au mot près. Parfois indigeste dans sa volonté de distiller les informations, le nouveau film du réalisateur de Capital a au moins le mérite de proposer une mise en scène originale.

Filmé comme un thriller politique, le métrage alterne en effet gravité et caricature avec une certaine maestria. Car les adultes dans la pièce, bureaucrates aguerris et tous convaincus de savoir ce qui est le mieux pour l’intérêt d’un pays qui n’est pas le leur, sont justement tout sauf des adultes. Constamment infantilisés, ils apportent malgré eux une légèreté qui s’imposait d’ailleurs à l’heure de traiter une thématique aussi lourde. Mais malheureusement, tous ces efforts entrepris s’oublient face au aux métaphores cinématographiques peu subtiles que propose Costa Gavras. Qu’il s’agisse de représenter le peuple grec, paradoxalement grand oublié des discussions, ou la valse politique des dirigeants européens, l’implicite montré à l’écran semble manquer de raffinement.

© 2019 Jessica Forde

Mais est-ce véritablement surprenant dans un propos au champ lexical majoritairement politico-économique, où chiffres et termes complexes se donnent allègrement la réplique ? « Troïka », mais surtout « Memorandum of Understanding / MOU » et « Eurogroupe » (terme caractérisant la réunion mensuelle et informelle des ministres des Finances des états membres de l’UE) sont des notions spécifiques qu’il s’agissait d’expliquer à un spectateur très souvent démuni. Le MOU justement, qu’il est sommé pendant deux heures à la Grèce de signer, constitue l’arc narratif central du film. Sans lui, pas de ADULTS IN THE ROOM. Mais avec lui, beaucoup de scènes répétitives, pourtant reflets fidèles de la réalité de l’époque: Costa Gavras s’est véritablement attaqué à un gros morceau. Mais dans le choix de son casting, très fidèle physiquement aux acteurs politiques réels évoquées, et son sens du rythme, le pari est plutôt réussi.

Et à l’heure où la souveraineté des peuples décline, du moins c’est ce que clame le film et sa fin, difficile de ne pas penser aux possibilités d’adaptations cinématographiques sur un Brexit qui n’en finit plus de durer malgré la victoire du « Yes » en 2016.

Francesco

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ADULTS IN THE ROOM, une Odyssée politique selon Costa Gavras - Critique
Titre original :
Réalisation : Costa Gavras
Scénario :Costa Gavras
Acteurs principaux : Christos Loulis, ,
Date de sortie :
Durée : 2h04
3.0Intéressant
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