Une ville-frontière entre les États-Unis et le Mexique: Los Robles. Une explosion. Deux morts. Deux flics. La rencontre entre l’ogre américain légendaire de la localité : Hank Quilan et le jeune idéaliste mexicain en voyage de noce : Ramon Miguel Vargas. Débute alors un duel de flics… un choc de titans entre deux conceptions de l’ordre, de la justice et de la loi. Aveuglés par leurs idéaux et leurs croyances, persuadés d’être dans le « vrai » et de la corruption de l’autre, les deux protagonistes vont tout faire pour démontrer leur supériorité et celle de leurs principes en salissant l’autre.

Dans LA SOIF DU MAL, Orson Welles parvient avec beaucoup d’inventivité et de savoir faire à nous parler de dissimulation. Par les thèmes abordés, sa mise en scène (jusqu’à la langue des personnages), la multiplication des intrigues, tout le film dans sa globalité peut se résumer par ce mot : obstruction. Les deux flics ont le même objectif : punir le coupable de l’explosion. Mais pour se faire, chacun lutte avec les idéaux de l’un et les intuitions de l’autre. Un des moyens le plus évident et le plus ingénieux pour donner vie à cette « entrave » permanente vient de l’idée même de situer l’action dans une ville-frontière. Ce choix de lieu entraine la collision entre deux langues incarnées chacune par un des protagonistes phares du film. Incapables de se comprendre, chacun joue avec les faiblesses de l’autre pour le faire chuter.

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On dit souvent que les magiciens s’entourent de jolies assistantes pour distraire les spectateurs… Pour leur donner quelque chose à regarder pendant qu’eux réalisent leurs tours de passe passe. Orson Welles est un magicien. Au sens propre et figuré. Passionné par l’illusionnisme et la magie, il est initié à l’art de la prestidigitation par Harry Houdini à Paris alors qu’il n’est qu’un adolescent. Avec LA SOIF DU MAL, le magicien prend le pas sur le réalisateur en accomplissant un de ses plus beau tour. Orson Welles cultive un véritable chaos à l’écran, les objets et les personnages se bousculent pour être vus. Il en est de même du point de vue narratif. Les intrigues se multiplient et s’embrouillent. L’affaire de l’explosion de la voiture, le procès sur lequel travaille Vargas, les voyous qui suivent et poursuivent la femme de Vargas, la mort de la femme de Hank, tout ne forme que chaos et confusion. On ne sait plus qui est qui. Qui est le bon et qui est le méchant. Y a-t-il vraiment un bon et un méchant ? Un Héros et un opposant? Seules les dernières minutes du film effacent les derniers doutes.

Ce tour devient encore plus exceptionnel lors de la scène d’écoute (espionnage) finale où une véritable partie de cache cache se joue entre les deux protagonistes principaux : Vargas et Hank. L’un est perdu dans des pompes à Pétroles, des tuyaux à ne plus savoir où donner de la tête. L’autre marche avec difficultés sans voir ce qui est juste à coté de lui. Car comme dans tout le film, les personnages ne voient pas ce qu’ils doivent voir. Tout tourne autour de la vue. Personne ne le sait véritablement (ni les personnages ni même les spectateurs).  Welles nous perd et nous distrait par les artifices du cinéma pour faire son tour de magie sans que nous ne le voyons. Et nous ? Nous nous laissons piéger pour notre plus grand plaisir. Nous oublions complètement le problème posé en début de film à savoir qui à fait exploser la voiture pour n’être plongé que dans cette rivalité de flic, cette apothéose d’opposition des deux personnages dont nous ne savons plus ni les objectifs ni quoi penser d’eux.

“Un tour de magie comme on en voit peu au cinéma.”

Avec LA SOIF DU MAL tout est une question d’apparence… de voir … et surtout de ne pas voir. Objets et personnes envahissent les plans donnant aux spectateurs de nombreuses indications… trop d’indications. Perdu au milieu de toutes les histoires mises en scène, le spectateur ne voit pas l’Histoire même du film… celle de la progressive métamorphose d’un flic jeune, idéaliste et respectueux (Vargas) en un flic bourru, aveuglé par les subterfuges et réaliste sur la nature de l’homme (Quilan). En obstruant l’écran et le récit par une abondance de pistes et d’indices, Orson Welles réussit le petit miracle de raconter une autre histoire que celles que nous voyons se dérouler sous nos yeux. Un tour de magie exceptionnel.

LA SOIF DU MAL est chroniqué par Marie dans le cadre d’une rétrospective consacrée à ORSON WELLES par l’Institut Lumière, du 3 juin au 12 juillet 2015

@Marie

INFORMATIONS

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• Titre original : Touch of Evil
• Réalisation : Orson Welles
• Scénario : Paul Monash et Orson Welles d’après l’oeuvre de Robert Wade et William Miller
• Acteurs principaux : Charlton Heston, Janet Leigh, Orson Welles, Akim Tamiroff, Marlene Dietrich, Joseph Calleia, Ray Collins, Dennis Weaver
• Pays d’origine : États-Unis
• Sortie : 8 juin 1958
• Durée : 1h35min
• Distributeur : –
• Synopsis : A Los Robles, ville-frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, un notable meurt dans un attentat. L’enquête qui s’ensuit oppose deux policiers : Vargas, haut fonctionnaire de la police mexicaine, en voyage de noces avec sa jeune épouse américaine, Susan, et Hank Quinlan, peu amène vis-à-vis de ce fringant étranger. Dès lors, le couple est séparé : Vargas part avec les policiers pour les besoins de l’enquête et Susan est entraînée chez Grandi, un caïd local qui la menace. Les pressions exercées sur eux ne cessent d’augmenter.
Vargas échappe de justesse à une projection d’acide ; Susan de retour dans sa chambre d’hôtel, est harcelée par un voyeur. Excédée, elle demande à son mari de la conduire en sécurité, dans un motel américain…

BANDE-ANNONCE

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