Aller voir MARGUERITE ET JULIEN suppose que le spectateur adhère au préalable à certains critères, sinon on lui conseille de passer son chemin. Ainsi, il vaudrait mieux qu’il soit ouvert d’esprit et accepte d’être embarqué dans une histoire et un scénario originaux portés par des personnages charismatiques. Il prendra plaisir à se délecter de la justesse des dialogues et de l’originalité de la mise en scène, joyeuse recette magique qui parvient à procurer moult émotions. Bien évidemment le spectateur devra aimer les histoires d’amour, surtout celles qui sont impossibles ou non conventionnelles. Il aimera être surpris, étonné, bousculé, choqué aussi parfois. Enfin, il ne pourra envisager de voir un film avec son cœur seul car sa capacité de réflexion sera également sollicitée, même longtemps après.

Le dernier film de la réalisatrice Valérie Donzelli traite d’un sujet tabou inspiré de l’histoire vraie de Marguerite et Julien de Ravalet, fille et fils du Seigneur de Tourlaville, qui furent exécutés en Place de Grève en 1603 pour adultère et inceste. Jean Gruault, scénariste de Jules et Jim pour François Truffaut ou de Mon oncle d’Amérique pour Alain Resnais, en tira un scénario en 1973 destiné à Truffaut. Celui-ci abandonna finalement le projet, trouvant le sujet de l’inceste un peu trop à la mode de ces années 70.
Valérie Donzelli s’en est emparée avec fougue et l’a modernisé, retravaillant le scénario avec son acolyte Jérémie Elkaïm. Ce dernier, de tous les opus de la réalisatrice et croisé récemment dans Les Bêtises incarne Julien, quand Marguerite est interprétée par Anaïs Demoustier (A trois on y va).

Photo du film MARGUERITE ET JULIEN

© Wild Bunch Distribution

La réalisatrice ne porte aucun jugement sur ses personnages, sans évidemment pour autant légitimer l’inceste. Elle nous embarque dans cette aventure amoureuse et sensuelle avec son talent et sa vision non conformiste. La froideur de l’accueil qui a été réservé au Festival de Cannes (Sélection officielle) à MARGUERITE ET JULIEN provient peut-être de cette combinaison : le refus total et assumé de porter un jugement moral et le traitement sensuel de cet acte ô combien transgressif.
Pourtant cette histoire d’inceste amoureux entre un frère et une sœur n’est pas traitée pour la première fois au cinéma : Hôtel New Hampshire de Tony Richardson d’après le roman éponyme de John Irving ou La Féline de Paul Schrader avaient déjà osé l’aborder il y a une trentaine d’année ! 

La réalisatrice, qui a présenté son film en clôture du Festival International du Film Indépendant de Bordeaux en octobre dernier, était ravie que la salle de l’ancien théâtre de la Ville ressemble à ce qu’elle avait voulu faire de son film : quelque chose de désuet et d’intemporel. Désuet parce que le film traite de cette période de fin XVIème-début XVIIème siècle, dans laquelle les jeunes gens de bonne famille pouvaient se cultiver et voyager de par le monde alors que les jeunes filles se devaient d’être avant tout de bonnes épouses et mères, en respectant la loi de Dieu.

Ce que raconte cette histoire tout à fait crédible (non seulement parce qu’elle est vraie) dépasse les liens du sang et tous les efforts que la famille entreprend pour séparer le frère et la sœur, dès leur adolescence, avant qu’il ne se passe quoi que ce soit. Ce qui est intéressant, c’est que Valérie Donzelli  ne s’attache pas au seul parcours des deux héros, mais également à la façon dont chaque membre de cette famille Tourlaville va accueillir cette folle passion jusqu’au bout. Elle la présente d’ailleurs plutôt progressiste, compréhensive et ouverte au dialogue, mais totalement dépassée, scandalisée et abattue par cette attirance hors norme et contre-nature. Et c’est son regard volontairement bienveillant sur chacun qui déclenche notre empathie et nous bouleverse.

« MARGUERITE ET JULIEN est un film d’un romantisme moderne absolu, d’une grâce et d’une audace folles sur un sujet moralement tabou. »

Avec la gouvernante Jacqueline (Catherine Mouchet), le premier à pressentir le drame sera le grand oncle des jeunes gens, l’Abbé de Hambye, si justement incarné par le trop rare Sami Frey. Il condamne ce péché, envisagé comme une maladie dont Marguerite serait vraisemblablement responsable. Dès lors tout sera entrepris pour éviter que toute la famille pourrisse en enfer : l’éloignement de Julien partant étudier et voyager à travers le monde avec son frère aîné Philippe, la chasse aux prétendants pour Marguerite, son mariage enfin, avec Lefèbvre, le seul homme qui accepte la honte jetée sur cette famille.

C’est Frédéric Pierrot (Jeune et Jolie, Polisse) qui interprète avec justesse Monsieur de Ravalet père, donnant une formidable épaisseur à son personnage. Aurélia Petit (L’Enquête) est une Madame de Ravalet mère inquiète et désemparée. Tous les deux sont pleins d’amour l’un pour l’autre et pour leurs enfants. Le film porte d’ailleurs une belle réflexion sur l’acceptation de ce que sont et font les enfants par leurs parents. Les cris, les larmes, le silence, les coups : ils essaieront tout ce qui est en leur pouvoir. Mais rien n’y fera et Marguerite et Julien succomberont à leur folle passion, submergeant la totalité de la famille.

Photo du film MARGUERITE ET JULIEN

© Wild Bunch Distribution

La modernité du film provient de la mise en scène, qui, comme toujours chez Valérie Donzelli, se veut originale et décalée. Là ou certains réalisateurs auraient été plus conventionnels, elle filme les protagonistes à fleur de peau, faisant exploser leur sensorialité. La touche d’anachronisme qu’elle apporte répond à son souhait d’intemporalité : on ne s’étonne ainsi même pas que des vêtements contemporains soient mêlés aux costumes d’époque, qu’un hélicoptère vienne récupérer les fugitifs pendant leur fuite, ou que les moments clés du film soient filmés avec des personnages qui ne bougent plus, comme pris en photo. Cette modernité est parachevée par la musique électronique du compositeur Yuksek, qui compose la BO. Céline Bozon directrice de la photographie souligne par ailleurs l’allégorie de la nature et du vrai Château de Tourlaville, lieu de tournage, par des couleurs surexposées, comme elle avait pu le faire dans Pauline détective ou déjà avec la réalisatrice dans La Reine des pommes.
Petit bémol quand même sur le parti pris de la narration : faire raconter le récit par des jeunes filles d’un pensionnat n’apporte rien, rajoutant une histoire dans l’histoire et n’atteignant pas l’objectif de perpétuer au fil des âges la légende des héros.

Les deux interprètes principaux Anais Demoustier et Jérémie Elkaïm sont étonnants de jeunesse (même s’ils n’ont pas l’âge de leurs personnages), de justesse et leurs émotions sont palpables, apportant au film ce romantisme absolu, cette grâce et cette audace folles. Il ne nous laisse pas indifférent car il nous remue et bouscule nos valeurs et nos certitudes. L’emphase, la théâtralité même de MARGUERITE ET JULIEN, parviennent à évoquer précisément la capacité de résistance, de lutte, de fuite et de folie dont feront preuve les jeunes gens malgré eux mais aussi la mort, à laquelle la société les condamnera.

Valérie Donzelli a bien fait de se saisir du scénario original de Jean Gruault, le pari est réussi !

LES SORTIES DU 2 DÉCEMBRE 2015

LE PONT DES ESPIONS, BABYSITTING 2, MIA MADRE, MARGUERITE ET JULIEN, LE PROPHETE, THE THING (Carpenter, 1982) …

INFORMATIONS


Affiche du film MARGUERITE ET JULIEN


Titre original : Marguerite et Julien
Réalisation : Valérie Donzelli
Scénario : Jérémie Elkaïm, Valérie Donzelli, d’après Jean Gruault
Acteurs principaux : Anaïs Demoustier, Jérémie Elkaïm, Frédéric Pierrot
Pays d’origine : France
Sortie : 2 décembre 2015
Durée : 1h43min
Distributeur : Wild Bunch Distribution
Synopsis : Julien et Marguerite de Ravalet, fils et fille du seigneur de Tourlaville, s’aiment d’un amour tendre depuis leur enfance. Mais en grandissant, leur tendresse se mue en passion dévorante. Leur aventure scandalise la société qui les pourchasse. Incapables de résister à leurs sentiments, ils doivent fuir…

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