Huit ans après Les Murs Porteurs, Cyril Gelblat (notre interview du réalisateur, ICI) revient avec un second long métrage intitulé TOUT POUR ÊTRE HEUREUX, adaptation du roman Un coup à prendre du journaliste Xavier de Moulins. Le réalisateur aborde de nouveau le thème de la filiation qui semble lui être cher, mais aussi une question finalement peu traitée : il s’agit de la difficulté qu’éprouvent souvent les hommes d’aujourd’hui à trouver leur place auprès des femmes indépendantes de notre génération. Tout en s’inspirant largement du roman initial, Cyril Gelblat semble cependant avoir poussé bien plus loin sa réflexion pour nous offrir une vision masculine, moins manichéenne, et particulièrement touchante de la situation.

TOUT POUR ÊTRE HEUREUX raconte l’histoire d’Antoine (Manu Payet), presque quarantenaire, qui se sépare de sa femme Alice (Audrey Lamy). Tout n’est pas très clair mais on comprend immédiatement que ce couple souffre d’un manque de communication qui remonte à bien longtemps et qu’ils ne sont plus épanouis ensemble : Alice, femme forte et courageuse, est lassée de gérer le foyer et ses filles toute seule face à un homme, semble-t-il très égoïste, à qui elle s’adresse comme un troisième enfant à charge. De son côté, Antoine ne cesse de fuir cette ennuyeuse vie de famille dont il se sent exclu et regrette que sa femme n’ait plus le temps d’être aussi une épouse aimante. Il se retrouve ainsi subitement confronté à une réalité totalement inconnue faite de responsabilités professionnelles, matérielles et paternelles jusque là totalement ignorées. Comment va-t-il s’en sortir, lui qui n’est jamais parvenu à faire aboutir un projet professionnel ? Lui qui ne s’est jamais levé la nuit pour s’occuper de ses filles ? Que va-t-il tirer de cette expérience ? L’entourage d’Antoine, sa sœur (Aure Atika), ses filles (Jaia Caltagirone et Rafaèle Gelblat, tout simplement bluffantes), ses amis, mais aussi le spectateur, parviendront-ils à dépasser les idées reçues pour éprouver de l’empathie à son égard ? Parviendront-ils à percevoir que dans un couple qui devient une famille, la responsabilité de l’échec n’est pas toujours imputable à celui que les apparences condamnent ?
C’est tout cela qui est traité avec délicatesse, humour et sensibilité par Cyril Gelblat et qui fait de cette comédie un film bien plus profond qu’il n’y paraît.

Tout pour être heureux

Là où le film est particulièrement intéressant c’est qu’au fil du questionnement intime d’Antoine, on comprend pourquoi et comment il en est arrivé là. On finit par se dire que, même s’il n’en est pas convaincu, cette séparation est la meilleure chose qui aurait pu lui arriver. On réalise, sans pour autant excuser ses incartades, qu’il ne lui avait été laissé aucune place pour s’épanouir dans quelque domaine que ce soit. Cette place, il ne la trouvera que par le biais de la rupture (et comme tant d’hommes aujourd’hui, par l’implication et le plaisir issus de la paternité). Subtilement, à travers les différents portraits de femmes dressés dans le film, Cyril Gelblat met en valeur l’idée que cette génération à tendance féministe exprime un tel besoin d’affirmation individuel (pas toujours conscient d’ailleurs) que cela en devient paradoxal au sein du couple. Ces femmes veulent vivre avec un homme tout en se prouvant qu’elles n’ont pas besoin de lui et peuvent tout assumer seules. Elles sont souvent, malgré elles, dans le contrôle total, ne laissant à leur conjoint que ce qu’elles n’ont plus le temps d’accomplir. Ce comportement provoque l’effet d’une castration car l’homme a du mal à trouver sa place dans ce nouvel équilibre. Cela lui renvoie une image peu valorisante et engendre le sentiment d’un manque de reconnaissance. En outre, le fait de tout prendre en charge dans une sorte de « maternage » offre aux hommes un tel confort à première vue, une telle facilité au début, qu’ils démissionnent bien souvent avant d’avoir essayer de prendre part au foyer. Au final, ces hommes là finissent bien souvent par partir à la rechercher d’une femme leur renvoyant une image d’eux–mêmes plus brillante…

« L’intérêt de TOUT POUR ETRE HEUREUX est de véritablement rééquilibrer les responsabilités homme / femme au sein des couples par rapport aux idées reçues. »

On s’aperçoit ainsi que celui à qui l’on reprochait de tout avoir pour être heureux mais semblait ne pas s’en contenter n’avait, en fait, plus rien : plus de considération, plus de place, plus de responsabilités, plus le droit à la parole. Comme dans Mon Roi de Maïwenn, TOUT POUR ÊTRE HEUREUX conte l’histoire d’un couple au sein duquel l’un ne supporte plus les différences de l’autre alors que c’est au départ pour cela qu’ils se sont choisis. Le couple perd peu à peu de vue les raisons de son équilibre initial. Par facilité et manque de communication, les reproches et la rancœur succèdent ainsi à la bienveillance, sans espoir de rémission. L’intérêt du film (notamment par rapport au roman) est donc de véritablement rééquilibrer les responsabilités homme/femme au sein des couples par rapport aux idées reçues. Tout cela par le biais d’une réalisation qui nous plonge dans l’intimité de la vie d’Antoine avec tendresse et humour (malgré des cadrages si serrés parfois qu’ils en donnent le tournis).

TOUT POUR ÊTRE HEUREUX aborde également la fratrie avec réalisme via une relation frère/sœur que le mode de vie avait éloignés et qui se rejoignent au fil des épreuves, autour de valeurs communes. L’occasion d’introduire un personnage extrêmement riche, parfaitement incarné par Aure Atika, qui n’est rien de moins qu’une avocate indépendante et célibataire ayant adopté un enfant ivoirien, auquel elle s’acharne à inculquer, entre autres, la religion juive qu’elle avait elle-même abandonnée.
Puis impossible de ne pas mentionner la bande originale, aussi juste que le casting, et notamment la découverte de Joe Bel dont le style musical est résolument moderne. Paradoxalement, à travers le rôle d’une jeune chanteuse, elle interprète le personnage féminin le plus classique dans son approche du couple.

Tout pour être heureux

Restent toutefois quelques petits bémols. Le premier étant que Manu Payet est presque trop sympathique et attachant, si bien que l’évolution du regard du spectateur est moins conséquente que prévue. En effet, l’empathie est immédiate à son égard et il reste difficile de le mépriser, même au départ. Ensuite, le film comporte nécessairement quelques ellipses ou passages trop rapides (par rapport au roman) pour que l’on saisisse véritablement les réflexions ayant engendré le passage à l’action d’Antoine. Ceci étant, il paraît impossible de développer davantage en 1h30. On regrette également que des sujets aussi intéressants que la monoparentalité, l’adoption, le retour à la religion, puis le désir de famille recomposée, ne soient qu’effleurés.

Malgré tout, à travers le prisme masculin, TOUT POUR ÊTRE HEUREUX révèle de façon très touchante la réalité de nombreux couples trentenaires (voir plus) et pourrait faciliter la compréhension mutuelle de certains. Au fil des paroles ou situations que chacun a pu vivre ou ressentir en tant que père, mère, mari ou femme, très justement analysés et dépeints, Cyril Gelblat a le talent de nous émouvoir par sa réflexion et sa sensibilité ! On aimerait bien qu’il approfondisse tout cela dans un éventuel troisième long métrage, ou pourquoi pas, une suite.

Stéphanie Ayache
L’interview de Cyril Gelbat, Manu Payet et Aure Atika, ICI

D’ACCORD ? PAS D’ACCORD ?

 

BANDE-ANNONCE
 

https://www.youtube.com/watch?v=vd9CXNvifGE