Photo du tournage du film FJORD de Cristian Mungiu
Crédits : Neon

Fjord : pourquoi la Palme d’or de Cannes 2026 divise

Il repart de la Croisette avec une deuxième Palme d’or, dix-neuf ans après 4 mois, 3 semaines, 2 jours. Son nouveau film, Fjord, est plus tordu, plus ambigu, plus inconfortable. Et c’est précisément là que tout commence à coincer.

Une famille, deux mondes

La situation de départ est simple, et redoutablement bien choisie. Les Gheorghiu sont une famille chrétienne très pieuse, d’origine roumaine, installée dans un village reculé au bord d’un fjord norvégien. Quand des ecchymoses sont découvertes sur le corps de leur fille aînée, les services sociaux entrent dans leur vie. Deux systèmes se font face : d’un côté une éducation fondée sur la foi et la tradition, de l’autre un État providence scandinave convaincu de savoir mieux que les parents ce qui est bon pour les enfants. Ni l’un ni l’autre ne se résume à un monstre. C’est tout le pari de Cristian Mungiu – et c’est précisément ce qui divise.

Sebastian Stan, Roumain de naissance, retrouve ici quelque chose de ses racines dans un rôle de père à la foi inébranlable et à la tendresse maladroite. Renate Reinsve porte le poids d’une femme tiraillée entre deux appartenances culturelles. Tous deux jouent à l’os, dans une direction d’acteurs sobre que Mungiu contrôle avec la rigueur qui le caractérise depuis ses débuts.

Le film qui refuse de prendre parti

Cristian Mungiu l’a dit sans ambiguïté en conférence de presse à Cannes : Fjord cherche à dénoncer les excès des deux bords, conservateur et progressiste. Ni l’éducation religieuse qui laisse des traces sur un enfant au nom de l’amour, ni l’institution qui s’arroge le droit de définir ce qu’est une bonne famille. Le film ne tranche pas. Il pose, laisse en suspens et refuse la réponse préfabriquée jusqu’au bout.

Pour une partie de la critique, c’est la grande force du film. Ce flou délibéré oblige le spectateur à travailler lui-même, à confronter ses propres convictions plutôt que de se réfugier dans une lecture confortable. Les scènes de procès – particulièrement tendues, maîtrisées – ont d’ailleurs fait penser à Anatomie d’une chute. Mais là où le film de Justine Triet assumait clairement sa subjectivité, Fjord maintient son équidistance jusqu’à la dernière image.

Et c’est là que le bât blesse pour l’autre partie. Refuser de nommer des violences pour ce qu’elles sont n’est pas toujours une preuve de nuance. L’équidistance peut être une posture intellectuelle honnête ; elle peut aussi devenir un confort moral déguisé en intégrité artistique. Ce débat est gravé dans le film plutôt que résolu par lui – et il le restera bien après la cérémonie.

146 minutes pour ne pas conclure

Fjord dure 2h26. Le film est long, et ses redondances agacent une partie des spectateurs. Mungiu construit son récit avec une patience qui peut séduire ou épuiser selon l’humeur – et selon où l’on se situe face à son sujet. La cohérence avec le reste de sa filmographie est pourtant indéniable : depuis Au-delà des collines jusqu’à R.M.N., il filme toujours la même collision, celle des institutions et des individus, de la tradition et du monde contemporain. Fjord est une extension logique de ces obsessions, déplacée géographiquement mais fidèle à son auteur.

Ce que la Palme dit – et ce qu’elle ne dit pas

Park Chan-wook a justifié son choix en saluant un film qui « respecte les diversités du monde de manière artistiquement magnifique ». La formule est belle. Elle dit aussi implicitement que le jury a voulu récompenser non pas un film rassurant, mais un film inconfortable. Reste que plusieurs titres de la compétition ont suscité un enthousiasme plus unanime. La bola negra, des Espagnols Javier Calvo et Javier Ambrossi – qui repartent avec le Prix de la mise en scène –, ou Soudain de Ryusuke Hamaguchi, ont été davantage cités comme les coups de cœur de cette édition. La Palme de Fjord est une prise de position du jury, pas un consensus.

Le film sort en France le 19 août 2026 via Le Pacte. Les questions qu’il soulève – sur la religion, la violence éducative, la protection de l’enfance, les tensions culturelles en Europe – continueront de travailler bien au-delà de la salle. C’est peut-être ça, la vraie définition d’une Palme d’or : un film qu’on n’a pas fini de voir.

— Yannick HENRION

Auteur·rice

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