Habituellement, dans le cinéma dramatique, un film présente ses personnages puis amorce un développement psychologique qui expliquera les actes des différents protagonistes.

Le cinéma d’ Almodóvar, lui,  est profondément mélodramatique (ou parfois comique, même si cela provient plus du cynisme des situations que d’une volonté burlesque).
Pourtant, il emprunte sa structure scénaristique au genre POLAR, dans lequel l’intrigue est centrale.
Les actions des personnages – et leurs conséquences – sont d’abord présentées, puis influencent d’autres personnages, à leur tour responsables de nouvelles actions qui influent sur le destin de nouveaux protagonistes (ou de ceux présentés précédemment), et ainsi de suite.
Cette narration en poupées gigogne bouscule les habitudes des spectateurs et incite à recomposer l’histoire – et la psychologie – des personnages, au fur et à mesure que le film avance ;
La situation crée la psychologie, et non l’inverse. Celle-ci est à réévaluer constamment, en fonction des révélations sur les personnages.
Très particulier mais aussi très stimulant !

 

Une façon très originale d’envisager un film : assimiler le mélodrame ou la comédie de mœurs à une enquête dont le but serait de déterminer la place de chacun par rapport aux autres. Émotionnellement, sexuellement, socialement, professionnellement… Et, occasionnellement, tout cela à la fois. Mêler plaisir et réflexion – c’est toute la valeur des films d’ Almodóvar. Car la réflexion provient non seulement de l’agencement narratif, mais également d’éléments bien spécifiques et personnels, qu’ Almodóvar importe dans chacun de ses récits :
– Ces thèmes « tabous » (homosexualité, identité sexuelle, pédophilie, violence sexuelle ou physique) montrés avec une normalité dérangeante.
– Également, des thématiques freudiennes (rapport à la mère, obsessions pour les femmes, homosexualité encore)…
– Puis toujours et encore le rapport plaisir/jouissance/addiction montré par la suggestion, ou carrément frontalement, via des scènes de sexe voyeuristes et ludiques.

Le soin apporté à chaque élément technique est au service d’une constante adéquation entre la forme et le fond.
L’influence de la culture – cinématographique, musicale et littéraire – est toujours perceptible au sein du scénario ; de même que le talent de dialoguiste du réalisateur, ou sa direction d’acteurs très sensible, mettant en avant la sensualité, ou l’intelligence.

Résumer une oeuvre du réalisateur relève ainsi toujours du casse tête, puisque chaque événement est lié au précédent mais n’est pas toujours explicable avant d’avoir un aperçu global sur l’histoire, de comprendre la place de chaque protagoniste au sein du récit..

Ce schéma prend plus ou moins de valeur, en fonction de l’ampleur donnée à l’histoire et aux personnages, ainsi que du contexte de chaque film.
MatadorFemmes au Bord de la Crise de Nerfs , La Fleur de Mon Secret, de même que Tout Sur Ma Mère, et Parle Avec Elle (critique à venir)
Ces films sont pour moi, particulièrement réussis car ils forment une somme de tous les éléments mis en avant précédemment.

 

Dans Almodóvar, pour une fois, fait un bond dans le passé (26 ans – 1970) et commence l’histoire à un moment politiquement important dans l’histoire de l’Espagne : la fin du règne Franquiste et la transition économique. Les années difficiles sont sur le point de prendre fin, et c’est à ce moment que Isabel (Penelope Cruz) accouche de son enfant, Victor. Un accouchement difficile et spectaculaire (cinématographiquement parlant – il se déroule dans un bus roulant en direction de l’hopital). Un bébé symbole du renouveau politique et social ; « Tout va rouler pour lui » assurent le maire et le ministre des transports.

« EN CHAIR ET EN OS possède un charme indéniable, mais provoquera une sensation de déjà-vu chez le spectateur initié au style et à l’écriture d’Almodóvar. »

Cette introduction est trompeuse ;
Premièrement, attention à ne pas être troublé par la présence de Penélope Cruz dans le rôle d’Isabel. Celle-ci, à l’époque n’était pas aussi célèbre qu’en 2014. La présence de l’actrice n’est pas synonyme d’importance pour le personnage qu’elle interprète.
Ensuite, contrairement à ce que laisse présager cette première scène, le contexte et l’ampleur narrative sont inexistants (ou alors très métaphoriques), ce qui n’influence pas vraiment la perception du film ou des personnages. En cela, le film peut se voir comme un « Almodóvar paresseux ».

L’histoire est centrée sur un nombre précis de protagonistes, et n’examine que les interactions entre eux sans jamais vraiment sortir de cette bulle. Le scénario d’ EN CHAIR ET EN OS puise ainsi sa force dans l’empathie créée envers eux, provoquée par la densité et la variété des situations dans lesquelles ils se placent, sources de psychologies ambivalentes. Les choix alors effectués par ces personnages, causeront d’autres événements abracadabrants, qui feront évoluer l’histoire sur de nouvelles pistes, etc.
La structure scénaristique n’hésite pas à faire appel au hasard et à la (mal)chance pour créer, sans doute un peu trop artificiellement, les différentes situations. Cela dit, Almodóvar amène un nombre de situations tellement élevé et varié, qu’il est impossible de ne pas être séduit. Le charisme des personnages – Javier Bardem en tête – participe au plaisir ressenti à la vision du film. Puis une certaine sensualité émane d’EN CHAIR ET EN OS, à partir du moment (il s’agit d’une scène très précise) ou l’on comprend les motivations réelles des personnages. Remarquablement filmée, cette scène servira de liant entre les différentes pistes présentées jusque là, d’entonnoir narratif pour conclure ce drame au résumé assez classique mais à l’exposition tentaculaire.

 

EN CHAIR ET EN OS possède donc un charme indéniable, mais provoquera chez le spectateur habitué aux procédé Almodóvariens, une sensation de déjà-vu, d’autant plus présente que l’histoire manque de l’ampleur et/ou du contexte de ses œuvres précédentes.  L’histoire adopte ainsi une forme de simplicité assumée par rapport au précédents films du cinéaste ;  EN CHAIR ET EN OS s’avère donc relativement moins stimulant que ses prédécesseurs, mais provoque un certain plaisir par le spectaculaire de son intrigue, centrée uniquement sur les personnages.

Georgeslechameau
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