Sorte de mastodonte de la compétition cannoise, avec un palmarès personnel déjà composé d’un prix de la Mise en Scène, de deux Grand Prix et d’une Palme d’Or, le turc Nuri Bilge Ceylan revient le dernier jour du festival, programmé à la dernière heure. Sa nouvelle œuvre a pour titre Le Poirier Sauvage.

En quelques films seulement, le turc Nuri Bilge Ceylan aura tissé une œuvre imposante. Avec Le Poirier Sauvage, il reprend les thèmes qu’il brassait dans Winter Sleep, à savoir la littérature à travers un protagoniste principal passionné d’écriture, la beauté de la nature et l’intime, marqué par un dysfonctionnement familial. Jeune homme pour lequel le spectateur aura peu d’empathie, Sinan (Dogu Demirkol) est un intellectuel arrogant. Extrêmement sûr de lui et de ses qualités, il a quitté son village natal pour étudier les lettres afin de devenir professeur de pédagogie. Mais son but, c’est de parvenir à faire publier son livre, Le Poirier Sauvage. Il va tout faire pour trouver du financement et des partenaires pour l’aider à sortir ce qu’il décrit comme un hommage à sa région, doublé d’une méditation sur la vie. Pour ce faire, il revient dans son village natal, entre sa mère, sa sœur et un père qu’il méprise.

Criblé de dettes et souffrant d’un problème d’addiction au jeu, ce père va jusqu’à soudoyer son fils mais n’est pas un mauvais bougre pour autant. Homme de la campagne, il ne tombera jamais dans la colère, ni devant les siens ni ailleurs, ce qui lui confère une touchante subtilité. Persuadé qu’il ne lui ressemble en rien, Sinan va être lentement amener à réévaluer ses objectifs personnels, tout en se rapprochant de son père, alors que les saisons défilent.Nuri Bilge Ceylan fait du Nuri Bilge Ceylan, donc il ne sera pas surprenant d’assister à nouveau à des séquences dialoguées s’étirant parfois sur une durée allant de dix à vingt-cinq minutes. Un cinéma très écrit et parlé, sentencieux par moments, qui disserte allègrement de nombreuses questions philosophiques, comme par exemple l’importance de la littérature ou la place de la religion dans nos vies. Lors de ces palabres, le cinéaste laisse s’exprimer l’efficacité du champ/contre-champ ou le réinvente, décidant de changer brusquement d’axe ou de laisser les paroles s’écouler en plan fixe. Passionnant pour les uns, assommant pour les autres, ce concept est dorénavant la signature d’un cinéaste au cinéma exigeant. Pendant ces conversations, il va faire surgir de l’humour ou de la tension. Nous nous serions tout de même volontiers passé d’une vingtaine de minutes en trop sur les 3h08 nécessaires pour aller au bout de ce Poirier Sauvage.

“Nuri Bilge Ceylan raconte une grande fresque ample et intime à la manière d’une tragédie, sur laquelle on a apposé le sceau du destin. Souvent sublime mais un peu trop long.”

Fort heureusement pour nous, Nuri Bilge Ceylan est également un cinéaste et nous le rappelle de fort belle manière lorsqu’il dresse des tableaux superbement photographiés de son Anatolie. La séquence où Sinan retrouve Hatice, une amie d’enfance, pour la première fois depuis des années, transpire le cinéma. Encerclés par une nature en pleine transition saisonnière, annonçant le début de l’automne, les deux amants se laissent bercer par le souffle du vent qui balaye les feuilles des arbres sous lesquels ils se retrouvent. La caméra se laisse glisser, perdue au milieu du son du vent et du soleil filtrant, avant de les retrouver s’échangeant un baiser volé. Une séquence sublime qui nous fait perdre la notion du temps. On regrettera de ne pas assister par la suite à d’autres moments de mise en scène aussi puissants, même si la dernière ligne droite du film retrouve un souffle lyrique indéniable.

En utilisant une seule musique classique dont il se sert à plusieurs reprises, pour souligner l’état émotionnel de son personnage, Nuri Bilge Ceylan raconte cette grande fresque ample et intime à la manière d’une tragédie. Posant sa caméra et son discours plus proches de l’homme, il fait de son Poirier Sauvage une intéressante réflexion sur la notion du destin, sur les chemins que nous empruntons dans nos vies, parfois différents de ceux que l’on s’était fixés au départ.

Critique publiée le 19 mai 2018 lors de la projection au Festival de Cannes

Loris Colecchia

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LE POIRIER SAUVAGE, nouvelle fresque intime de Ceylan - Critique
Titre original : Ahlat Agaci
Réalisation : Nuri Bilge Ceylan
Scénario : Nuri Bilge Ceylan, Akin Aksu, Ebru Ceylan
Acteurs principaux : Dogu Demirkol, Murat Cemcir, Benn Yildirimlar, Hazar Erguclu
Date de sortie : 15 Août 2018
Durée : 3h08min
4.0Bonne Poire
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LE POIRIER SAUVAGE, nouvelle fresque intime de Ceylan – Critique

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