Métaphore cauchemardesque sur les troubles du comportement alimentaire et le rapport au corps, Saccharine dilue malheureusement son discours dans une mise en scène, certes poétique, mais parfois au détriment du fond et de la lisibilité.
On attendait impatiemment le nouveau film de la réalisatrice australo-américaine Natalie Erika James. Remarquée en 2020 avec Relic, la cinéaste avait su proposer un film de genre aux thématiques familiales, certes éculées, mais d’un point de vue féminin suffisamment affirmé pour séduire une partie de la presse spécialisée. Avec Saccharine, elle confirme ses obsessions bien féminines et s’attaque au culte de la minceur, ainsi qu’aux troubles du comportement alimentaire. En effet, son héroïne s’avère visiblement atteinte de boulimie hyperphagique – également dénommée « boulimie non purgative » (sans comportements compensatoires type vomissements).
Une thématique déjà évoquée par Coralie Fargeat dans The Substance, mais bien plus à l’ombre du diktat de la minceur et du jeunisme. Sur ces questions, la cinéaste évoque « un film personnel », réalisé « ne serait-ce que pour exorciser ces démons, ces messages contradictoires, sur tout ce qui touche à la honte et à l’image du corps ». Il est d’ailleurs intéressant de constater que, dans le cinéma de genre, les femmes réalisatrices se sont personnellement emparées de la problématique, et sans se munir de pincettes. Outre Fargeat, Ducournau l’évoque également dans son Grave de 2016.
Saccharine, une métaphore entre deux corps
Saccharine nous présente donc Hana, étudiante en médecine, qui se débat de toute évidence avec un trouble alimentaire. En désespoir de cause, elle tente un traitement amincissant à grand renfort de pilules miracles. La composition des gélules ? Des cendres humaines. Capable d’en fabriquer elle-même, elle décide de consommer les cendres du corps qu’on lui a attribué à la dissection : une femme en situation d’obésité, décédée d’un cancer du foie. Les fringales d’Hana ne s’arrêtent pas pour autant. Elle s’empiffre mais mincit à vue d’œil, car le fantôme de la défunte se nourrit de ses crises compulsives.
Une jolie métaphore pour illustrer un lieu commun dans la boulimie hyperphagique : le passage à une boulimie purgative, voire à l’anorexie, avec ici la pratique sportive pour comportement compensatoire. En effet, bien qu’Hana perde ses kilos en trop, le problème de fond, les troubles alimentaires, restent et continuent de la hanter. Tout comme ils ont malmené et emporté le corps de la défunte, vraisemblablement atteinte de la même maladie. Une maladie justement représentée, tout comme les obsessions qu’elle crée, dans un contexte où les réseaux sociaux embrassent dangereusement le retour de l’héroïne chic.
Une esthétique qui se mord la queue
Malheureusement, malgré la sincérité de son propos, Saccharine manque parfois de lisibilité. Natalie Erika James plante un joli décor aseptisé de bullet journals, de Tupperwares bien rangés et de tenues de sport propres, jamais transpirantes. Par opposition avec la crasse, la transpec, la bave, le désordre, la nourriture collante… qui se propagent sur et autour de son héroïne lorsque son trouble la rattrape. Une idée brillante, qui manque malheureusement de cohérence. À trop vouloir esthétiser son film, la réalisatrice oublie par instants que ce décorum devait nous apporter du sens.
Par ailleurs, s’il parvient à mener son propos sur le trouble alimentaire et l’image de soi, Saccharine néglige malheureusement sa thématique familiale – un comble pour l’autrice de Relic. Dommage, car le film esquisse des pistes sur les origines du mal-être de l’héroïne, mais les relègue à une sous-intrigue presque accessoire, sans réel impact sur le récit. Plusieurs clés de compréhension nous sont ainsi retirées. D’où les mauvaises interprétations, qui jugent Saccharine comme un film maladroit et superficiel. On ne leur donnera pas entièrement tort, mais il faut parfois creuser pour trouver un peu d’or.
— Lilyy NELSON
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