Pour son premier long-métrage, la réalisatrice israélienne Elite Zexer rend hommage à la population bédouine. Un peuple qu’elle a observé et avec qui elle a vécu durant des années. Il lui aura fallu une décennie pour comprendre leur culture. Une décennie pour comprendre quel film elle voulait faire et ce que devait représenter Tempête de sable. Avec elle, on décrypte son film, de sa naissance à son résultat final. Une oeuvre à la fois évidente dans sa forme, et en même temps portée par des personnages plus complexes qu’ils en ont l’air…

Notre critique de Tempête de sable d’Elite Zexer

 

Il s’agit de votre premier long-métrage après plusieurs courts, et il vous aura demandé beaucoup de temps.

Oui j’avais l’envie de faire ce film depuis dix ans. Cela a commencé lorsque ma mère, qui est photographe, a dû aller dans un village bédouin, jusque-là inconnu. Elle devait capturer l’évolution qu’allait connaître le village suite à sa reconnaissance. Elle a passé tellement de temps là-bas qu’avec mon père et ma sœur nous l’avons rejoint. Dans ce village, une jeune fille allait être la première à partir à l’université. Mais comme elle a rencontré un garçon d’un autre village, ses parents lui ont interdit de retourner à l’université et lui ont dit d’épouser quelqu’un du village. Le soir du mariage, nous étions ma mère et moi avec elle dans sa chambre, à attendre l’arrivée de cet homme qu’elle n’avait encore jamais vu. Dehors les gens faisaient la fête. Alors elle s’est retournée et nous a dit, que pour sa fille, les choses seraient différentes. C’est cette phrase qui m’a lancé.

 

Elite Zexer sur le tournage de Tempête de sable

Elite Zexer sur le tournage de Tempête de sable

Mais pourquoi avoir mis dix ans pour le réaliser ?

Je pense que lorsqu’on veut parler d’une culture qui n’est pas la nôtre il faut être prudent. Il faut d’abord la comprendre, la connaître suffisamment pour rester réaliste. Du coup j’avais même du mal à parler aux gens de ce projet puisque je ne maîtrisais pas encore assez ce sujet selon moi. Après avoir fait mes recherches, j’ai d’abord voulu faire des tests en passant par le court-métrage. J’ai donc fait un film sur les bédouins. Après l’avoir présenté aux gens du village que j’ai filmé, ils n’ont pas arrêté de me demander quand j’allais revenir faire un autre film plus long. J’ai donc compris que je maîtrisais assez cette culture pour me lancer dans l’écriture du long-métrage. Mais le script m’aura tout de même demandé cinq ans. Car je voulais jusqu’au bout comprendre ce peuple, j’avais besoin de leur opinion, plus que du mien.

 

Vous êtes donc allée dans plusieurs villages ?

Oui. Ce fut une succession de petits voyages en fait. J’allais, le temps d’un week-end, vivre dans un village pour recueillir les impressions des gens, pour apprendre à les connaître, puis je repartais pour aller dans un autre endroit. Et à chaque nouveau village je découvrais de nouvelles choses, c’est ce qui m’a poussé à continuer mes recherches encore et encore.

 

Peut-on donc dire que le film est en partie tiré d’une histoire vraie ?

En fait en dix ans j’ai rencontré beaucoup d’autres filles avec plus ou moins la même d’histoire que la première. Le film est plutôt une combinaison d’histoires qui m’ont été racontées ou que j’ai vu. Mais même au-delà de la jeune fille. Le personnage du père par exemple, est fortement inspiré d’un homme que j’ai rencontré et qui m’a énormément touché. Sa vie est encore plus difficile que ce qu’on voit dans le film. C’est un bon père de famille, qui aime et voudrait tout donner à sa famille. Et puis il y a eu un moment de rupture avec le village et il a presque tout perdu. Donc au final tous les personnages ont une part d’histoire vraie. Et c’est d’ailleurs pour cela que le village dans lequel se déroule le film n’est pas nommé. Car je ne montre pas quelque chose de spécifique à un lieu, j’essaie finalement d’être plus générale, je dirais même plus universelle.

[bctt tweet= »Elite Zexer – Tempête de sable : « Dans ce système on ne peut qu’essayer de faire au mieux » » username= »LeBlogDuCinema »]

Universelle dans votre manière de montrer des générations qui s’opposent aussi.

Il y a trois générations de femmes dans le film avec la fille, la mère et la grand-mère. Chacune questionne des choses différentes et pense différemment. Mais ce n’est pas tellement des générations qui s’opposent, plutôt qui ont des opinions différentes. Et ça ne se limite pas tellement à être moderne ou traditionnel, plutôt à voir que le monde est compliqué. Si on prend le père par exemple, il essaie vraiment d’être moderne, mais il doit faire face à ses responsabilités, qui viennent de sa culture. La mère va changer au milieu du film, la fille va se rendre compte des conséquences de ses actes sur son entourage, mais au final ce sont tous des gens coincés dans un système. Et dans ce système on ne peut qu’essayer de faire au mieux.

 

C’est davantage cette idée de système, dans lequel on serait coincé, qui est universelle.

Oui, voilà. J’ai pu présenter le film dans différents pays, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Inde, mais aussi en Corée du sud. Et partout les gens me disaient que, dans le fond, ce que je montrais était similaire à ce qu’ils vivaient. En Inde par exemple, beaucoup d’hommes sont venus me dire : « mais c’est pareil ici ! ».

 

Pour revenir sur les personnages, vous parliez d’évolution. Et justement la fille semble, durant le film, découvrir qui sont réellement ses parents.

En fait c’est simplement qu’elle est en train de grandir. On admire toujours ses parents jusqu’au jour où on se rend compte qu’ils ne sont pas parfaits, qu’ils sont humains. Comme beaucoup, elle a une très haute opinion de son père et pense qu’il peut tout faire pour elle. Sauf que les choses ne se passent pas comme cela. Enfin elle voit la réalité, comment est le monde adulte.

 

Tempête de sable de Elite ZexerFinalement vous dépassez assez vite la question des traditions et notamment du mariage arrangé, dont vous aviez été témoin il y a dix ans, pour vous intéresser aux liens entre parents et enfants.

C’est ce qui est le plus important dans le film selon moi. Cette dynamique qui existe dans les relations entre parents et enfants. Mais on en revient à la question d’universalité. Parce que je voulais vraiment que les gens n’aient pas le sentiment d’être éloigné de ces personnages sous prétexte qu’il s’agit d’une culture différente. C’est tout l’inverse parce que les liens familiaux sont les mêmes. Donc oui je me suis vraiment focalisée sur l’émotion qui existe entre les personnages et leur connexion entre eux.

 

Il y a un lien très particulier qui se dessine entre la mère et la fille. Cela se ressent dans votre manière de partir de la fille, puis de suivre la mère, et de les faire se rejoindre.

Il y a aussi la plus jeune enfant qui navigue autour et sur qui on se pose à la fin. Cela m’a pris beaucoup de temps, à l’écriture du scénario, pour obtenir cette fluidité. En fait j’ai essayé de laisser les personnages vivre, et à un moment, de trouver un point de connexion. C’est pourquoi au montage j’ai suivi le script à la lettre, il n’a pas été nécessaire de faire de changement en termes d’ordre chronologique.

 

De même que vous n’utilisez pas de musique additionnelle. On a vraiment cette sensation particulière d’être dans un moment présent.

A vrai dire on a enregistré des sons du village qu’on a utilisé comme une bande-originale. On ne s’en rend pas forcément compte mais il y a des bruits aux alentours qui permettent de produire une certaine émotion, comme le ferait une musique. Par exemple il y avait durant le tournage une voiture qui faisait un bruit inquiétant. J’ai voulu l’inclure dans le film à des moments où je voulais qu’on retrouve cette sensation. Une manière de montrer la vie comme elle est, sans artifice, et insister sur la solitude de ces villageois. Car même si une route se trouve à quelques mètres de là où nous avons tourné, et que des dizaines de voitures passent tous les jours, personne ne s’arrête pour découvrir ce peuple pourtant très accueillant.

Propos recueillis par Pierre Siclier