Avec DANS LA FORÊT, Gilles Marchand offre à Jérémie Elkaïm un rôle aux antipodes de l’image sympathique qu’il véhicule généralement. Ce dernier révèle sa part sombre en incarnant un père instable et peu rassurant. Mais pour eux, DANS LA FORÊT ne se limite pas à film anxiogène et terrifiant, et comporte même un aspect lumineux. Explications…

Notre critique de DANS LA FORÊT de Gilles Marchand

 

Dans la forêt est avant tout un film d’ambiance dont les mystères ne sont pas forcément résolus. Est-ce que cette absence de réponse était voulue depuis le début ?

Gilles Marchand : Quand on commence à écrire un projet on le découvre au fur et à mesure. C’est au moment de l’écrire et de le fabriquer que j’ai eu l’impression que cela devait être ainsi. Mais d’une certaine manière si Dans la forêt est un film qui n’offre pas toutes les clés, c’est par soucis d’exactitude, pour ne pas s’enfermer dans quelque chose d’arbitraire. Mon envie était de rendre justice au regard d’un enfant qui reçoit des sensations pures. Qui essaie de comprendre ce qu’il y a autour de lui mais sans nécessité d’explication. J’aime sentir que les choses sont vraies même si elles me dépassent, si je n’ai pas tous les aboutissements. Ce n’est pas pour jouer au malin que je ne donne pas de solution, c’est juste que pour moi, tout ce que je sais est dans le film.

 

Il reste surtout des questions autour du père.

G.M : Je crois que dans la vie on n’a pas toutes les règles, il y a des choses qui nous échappent. C’était essentiel pour moi de reproduire cela, notamment avec le personnage du père. Il ne devait pas être facile à cerner, il fallait qu’il manque des bouts pour qu’il intrigue encore plus. En fait ça suit cette démarche d’être au plus près de la vérité. De trouver une ressemblance avec ce qu’on vit, mais pas qu’on en ressorte avec le sentiment d’avoir tout compris.

 

Et après la lecture du scénario, qu’avez-vous ressenti Jérémie ?

Jérémie Elkaïm : Quand je lis un scénario, je ne regarde pas uniquement mon personnage et mes scènes, j’observe le film qui va être fabriqué dans son ensemble. Cela oblige à se mettre dans la position du spectateur, tout en pensant à soi bien sûr. Là, ce que j’ai lu a produit chez moi quelque chose de fort. Le scénario avait quelque chose de tellement captivant, que je ne me suis pas demandé ce qui pouvait manquer. Je sentais qu’il y avait des interprétations diverses, que peut-être des choses m’échappaient. Je ne pouvais pas donner d’explication rationnelle à tout, mais ça restait cohérent. En fait je crois que Dans la forêt est un peu comme une œuvre d’art abstraite. On ne se demande pas ce qu’il manque parce qu’il s’agit d’un monde autonome.

G.M : Par contre je pense que le film contient quand même une résolution. Il y a une vraie fin. Elle ne répond pas à toutes les questions mais au moins à un certain nombre d’émotions et on sent que les choses ont changé. Après, d’un spectateur à l’autre, on peut ressentir de la frustration. Mais je préfère justement avoir un peu de frustration qu’une déception. Ce que je ressens justement dans certains films qui ont une explication qui tue ce que j’ai vu avant, et qui m’empêche d’emporter le film avec moi. Justement je voulais que Dans la forêt continue d’habiter la tête des spectateurs. Si c’est ce qu’il produit j’en serais ravi, s’il provoque uniquement de la frustration je le prendrai comme un échec.

 

Dans la forêtC’est étonnant à quel point Dans la forêt parvient à provoquer un sentiment d’angoisse.

J.E : Encore aujourd’hui, quand je vois le film, je trouve que le désir de Gilles d’être assez intuitif et d’être du point de vue de l’enfant, fait que ça ne se limite pas à une seule émotion. Il y a de l’angoisse, mais pas que. Il y a aussi des choses assez belles et lumineuses. Evidemment on retient surtout ce sentiment fort, mais c’est pour moi comme un voyage pour le spectateur.

G.M : Quand vous dites qu’on peut ressentir une forme d’angoisse, je pense qu’il y a quand même du plaisir, parce que c’est du cinéma. On ne le ressentirait pas de la même manière dans la vraie vie. Mais au cinéma on aime pleurer, avoir peur. C’est l’endroit où on peut ressentir ces émotions fortes sans qu’elles soient pénibles pour l’individu. Quelqu’un m’a dit il y a quelques temps, que le film est étrange et captivant. J’aime bien le rapprochement. Car l’étrangeté est un peu insaisissable, et le côté captivant est très net. Je pense que le film a ces deux natures. Il peut fasciner, hanter, hypnotiser, mais aussi être plus tranchant. C’est le mélange de ces sensations qui provoque quand même du plaisir.

 

Jérémie vous êtes pour la première fois acteur et producteur. Comment gère-t-on ce double rôle, notamment au moment du tournage ?

J.E : Le fait d’avoir produit le film, entre autres, avec Valérie Donzelli et Mina Driouche a largement facilité les choses car au moment de jouer on s’est tous mis d’accord pour que je sois libéré de la casquette de producteur. C’était un rôle très prenant pour moi et dans lequel il fallait que je puisse m’immerger. Donc j’ai été présent comme producteur avant et après le tournage, mais durant la période de fabrication j’ai mis ça de côté. Après, j’aime assez, même en tant qu’acteur, être présent dans la construction des films, voir tout ce qu’il se passe. On a tendance à protéger les acteurs des enjeux, mais moi je veux vraiment savoir ce qui se joue sur le tournage, réfléchir sur les décors, essayer de comprendre les changements qu’on peut faire, pourquoi on les fait, les conséquences que cela implique…

 

Jérémie vous dégagez quelque chose de très agréable. Enfin, je dois dire que vous avez l’air sympa en fait.

J.E : Merci !

G.M : Mais en vrai il est plus proche de son personnage (rires)

Du coup justement, comment avez-vous composé avec ce personnage qui n’est pas rassurant et reste très ambigu ?

G.M : Cela repose sur la confiance je pense. Déjà il faut savoir que je connais Jérémie depuis longtemps. Je vois bien qu’il dégage, dans ses films et en général, quelque chose d’un jeune urbain, sympathique, séduisant. Par notre complicité c’était possible pour moi de l’imaginer dans un versant plus sombre et de le déplacer de là où il était. Et rien que de décider que Jérémie puisse jouer ce personnage a une importance.

J.E : Oui je pense aussi que la grande part du travail est de donner le rôle à quelqu’un, avec ce qu’il est. On se trimbale ce qu’on dégage, ce qu’on est. Evidemment on a tous une part lumineuse et une part plus sombre. Pour ce film je suis allé davantage puiser vers cet endroit sombre qui est en moi. Mais malgré tout je pense que j’apporte au personnage une forme de fragilité qui n’est pas forcément attendue. Je continue d’avoir quelque chose de moi, pas de la sympathie, mais j’amène le personnage vers quelque chose de moins définitif.

 

Et durant le tournage, plus précisément dans la direction d’acteur ?

G.M : Dans le travail au quotidien c’est tout un tas de petites choses, aussi bien un choix de costume que la façon de poser la voix, d’être très concret dans le rapport avec les enfants, de les prendre très au sérieux. C’est l’intensité qu’il avait avec l’enfant qui m’a plu quand on a fait les essais. Le fait qu’il soit quelqu’un d’intelligent, et qui, quand il parle au petit en disant des choses qui peuvent paraître déraisonnable, on ne se dit pas qu’il est idiot, qu’il dit n’importe quoi. Au contraire.

J.E : Sur le tournage Gilles me disait des choses très simples, il me demandait de ne pas mettre de psychologie. C’est idiot mais en étant dans cette situation, c’était déjà beaucoup. On ne se rend pas compte comme, juste l’attitude, peut être importante.

 

Dans la forêtParlez-nous de vos rapports avec les jeunes Théo et Timothé.

J.E : En fait j’ai tendance à prendre les enfants comme des individus à part entière. Du coup il y en a qui nous intéresse et d’autres non. Je suis toujours surpris des gens qui dises « j’aime les enfants ». Je ne crois pas vraiment à ça. Pour ma part j’ai fait des rencontres superbes, et parfois j’ai été avec des enfants moins intéressants. Timothé Vom Dorp et Théo Van de Voorde ont été une vraie découverte pour moi. Timothé est un enfant extrêmement doué, attentif sur le sens mais aussi intuitif. Il avait quelque chose de vrai, dans ses regards, ses réponses, en incarnant vraiment le personnage, sans faire l’enfant qui joue.

 

Et en tant que père vous-même, comment aborder-vous votre rôle ?

J.E : J’ai pu tisser des liens avec mon personnage car c’est un père qui cherche malgré tout à partager des choses. Il veut éduquer ses enfants. J’aime par exemple beaucoup cette scène où il leur demande ce qu’ils rêveraient d’avoir. Cela dit quelque chose du père de plus particulier que juste « il est taré ». Dans mon expérience de père j’essaie de protéger mes enfants, de les épanouir, de leur donner des armes pour qu’ils soient le plus heureux possible. Mais on sait bien que, comme tous les enfants, ils auront des déconvenues, des souvenirs douloureux. Bien qu’on ait fait tout ce qu’on a pu pour leur apporter le meilleur.

G.M : Oui le reproche est toujours possible. Cela me fait penser, un des premiers spectateurs qui a vu le film m’a dit que c’était à mi-chemin entre ses peurs d’enfant et ses peurs de père. Etre père c’est aussi une expérience particulière. C’est une responsabilité. Dans le film, il ne les a pas vu depuis longtemps et essaie de rattraper le temps perdu. Il doit avoir le sentiment qu’il fait mal les choses. Donc il y a une angoisse à être père. Mais être enfant est pareil, on se pose des questions sur l’adulte qui peut faire des choses qu’on trouve parfois « anormales ».

 

Le nom du père n’est pas cité il me semble. Dans le film comme dans les dossiers de presse, Jérémie Elkaïm est associé uniquement au rôle du « père ».

G.M : Oui c’est intéressant comme remarque. Je crois qu’à un moment on entend quand même un collègue du père l’appeler François. Mais les enfants, naturellement, ne l’appellent pas par son prénom, et ils ne croisent jamais personne qui le connaisse. Cela me paraissait évident donc de ne pas entendre son prénom. Mais en même temps cela crée quelque chose de particulier. Cela fait de lui un individu qui n’est pas totalement cernable. Cela garde une ambiguïté autour de cette entité qui s’appellerait « le père ».

Propos recueillis par Pierre Siclier