On a rencontré Marie Monge, réalisatrice de JOUEURS, son premier long métrage, accompagnée de Tahar Rahim, qui interprète Abel, son héros addict au jeu.

JOUEURS est le premier long métrage réalisé par Marie Monge. On l’a rencontrée à Bordeaux avec Tahar Rahim, lors de la présentation du film. Très investis dans ce projet quasi-documentaire, ils nous ont parlé avec passion du monde underground des cercles de jeu parisiens et de l’addiction facile qu’ils suscitent chez les joueurs. Tous deux ont bien analysé le profil de ce genre de joueurs et les sentiments qui les traversent, déterminant pour l’interprétation sur le fil de Tahar Rahim.

Quel a été le point de départ de cette histoire dans le monde particulier du jeu ?

– Marie Monge : J’ai découvert par hasard les cercles de jeu il y a plusieurs années, car j‘avais un ami qui jouait que j’ai accompagné un jour. J’ai découvert un monde parallèle qui m’a fascinée. Il y a une mixité sociale et culturelle et surtout une espèce de fièvre que l’on sent, même si on ne joue pas. Comme une journaliste et pendant plusieurs années, j’ai rencontré des joueurs et des gens qui travaillent dans ces établissements de jeu. Mais au fur et à mesure, les cercles très spécifiques à Paris fermaient. Wagram a fermé, tout comme L’aviation et le premier que j’ai côtoyé, moins prestigieux, l’Eldo qui ressemble à celui du film, dans le Faubourg Saint-Martin, le quartier où on a tourné. Et quand il a été  question de faire le film, il a fallu recréer ce monde et ça a donc été un travail énorme de documentation et de reconstitution. On a invité à venir sur le tournage d’anciens joueurs, des croupiers et des caissiers qui travaillent encore dans le dernier cercle parisien ouvert de Clichy, qui nous a beaucoup aidé sur le film.

Ces cercles n’étaient donc pas clandestins ?

– Marie Monge : Non, c’est un système très particulier. Comme on peut le voir dans le film, n’importe qui pouvait rentrer, même des touristes, en payant une cotisation pour faire partie du club. C’étaient des lieux de vie. Après la seconde guerre mondiale, notamment pour remercier la Résistance corse, l’Etat a distribué des dérogations pour ouvrir des établissements de jeux à Paris. C’était comme un système d’associations loi 1901 à but non lucratif, pas du tout comme dans les casinos. Dans les cercles, les jeux de table sont contre la banque, comme le punto banco du film. Un des acteurs corses du film, Henri-Noël Tabary (Une vie violente), connaissait les établissements car des gens de sa famille y ont travaillé et lui- même a un peu travaillé comme croupier à Wagram. Il fait partie des gens qui ont participé à la crédibilité du dispositif et du lieu.

Comment avez-vous travaillé avec votre coscénariste Julien Guetta ?

– Marie Monge : J’avais déjà travaillé avec lui sur mon moyen métrage Marseille la nuit. On est parti de cette matière documentaire que j’avais accumulée, puis il a fallu trouver un angle plus intime et personnel. Il fallait que je fasse le deuil de certaines autres histoires possibles. J’ai parlé de ce que je connaissais, comme la personne initiée qui découvre. On a écrit pendant presque trois ans, et à la fin, on a eu la chance d’avoir Romain Compingt, coscénariste de Divines, qui nous a rejoint à un moment où on n’avait plus beaucoup de recul. Il a donné la dernière impulsion.

Tahar, interpréter un joueur vous a-t-il permis de comprendre ce qui motive un joueur et peut-être même de devenir joueur vous-même ?

Tahar Rahim Ce n’est pas forcément l’argent qui motive un joueur, c’est l’adrénaline. Le jeu, c’est comme un shoot. Si on gagne tout le temps, ça devient fade. Je crois que ce qui recherche un joueur, consciemment ou non, c’est de perdre, d’être au bout de la falaise. Ce sont des jusqu’au-boutistes. Pour le bien du film et du personnage, on a été formé au cercle de jeu de Clichy. On a appris les règles du jeu et le jeu en soi. C’était assez ludique au départ, puis je suis allé à Enghien pour jouer au punto banco. J’avais demandé à un de mes amis de m’accompagner, au cas où je risquais d’avoir ça dans mon ADN. Et effectivement, j’étais assez piqué, j’ai perdu et gagné plusieurs fois, et mon ami m’a finalement sorti par le col. Puis je suis retourné plusieurs fois au cercle, et je sentais que j’avais envie d’installer cette habitude chez moi. C’est facile d’y retourner, on trouve des excuses et le temps. Sur le tournage, on s’achetait tous des jeux à gratter, car l’addiction ne touche pas uniquement le poker ou le punto banco, il y a aussi les jeux de grattage ou le PMU qui deviennent tout aussi graves et dangereux pour les addicts. En sortant du film, il m’a fallu trois semaines pour arrêter de gratter des jeux. J’ai d’ailleurs brisé ma carte de membre du cercle devant mes amis qui me disaient que j’étais accro. Donc, oui, ça m’a attrapé un petit peu, suffisamment en tous cas pour interpréter mon personnage.

“J’aime aller me nourrir de vérité pour croire en ce que je fais. Je n’ai pas envie d’imiter, j’essaye de vivre les choses”.

Vous diriez qu’un joueur est comme un toxicomane, parfois en manque ?

Tahar Rahim : Les addictions fonctionnent en effet un peu toutes sur le même mode. Ce n’est pas moins dangereux dans le projet d’une vie que d’être addict à la drogue. Au casino on détruit tout, on gâche sa vie. Avant d’être acteur, j’ai vu des joueurs mettre littéralement leur vie sur la table. Plus rien n’existe, on entre dans une autre dimension. Il n’y a pas de fenêtre, pas d’horloge. Les joueurs peuvent être en manque, avoir mal et avoir des sueurs froides. C’est comme si on vous affamait et qu’on vous mettait un steak sous les yeux sans avoir le droit de le manger. Ma plus grande difficulté dans le film a été cette fameuse scène de crise de manque, parce que je ne sais pas ce que c’est le manque de drogue ou de jeu. J’aime aller me nourrir de vérité pour croire en ce que je fais. Je n’ai pas envie d’imiter, j’essaye de vivre les choses. Mais demain si je joue un drogué, je ne vais pas aller me piquer en vrai. Marie m’a bien dirigé et expliqué qu’il me fallait être simplement dans un état physique, qui permette de ne plus réfléchir ni d’avoir conscience du monde qui nous entoure.

– Marie Monge : Le jeu est reconnu comme une addiction dure. Il y a des centres et des groupes de parole pour aider à s’en sortir. Dans la scène du groupe de parole, c’étaient des vrais joueurs. L’animateur de la réunion auprès des joueurs dans le film est un animateur d’un autre réseau, Les Narcotiques Anonymes. C’est un endroit où les gens sont en détresse, un peu à vif et l’idée, c’est d’avoir le plus de bienveillance possible. La  comédienne Stacy Martin avait son texte, et deux autres comédiens avaient aussi du texte au cas où il ne se passerait pas grand-chose. La séquence est un peu tournée différemment du reste du film, comme un documentaire. On a laissé la parole arriver, et au fur et à mesure, les figurants intimidés ont commencé à parler de leur expérience. J’étais très émue parce que je trouve qu’il y a des choses très belles qui sont dites. Et puis surtout on voit la honte. Les joueurs que j’ai côtoyés sont des gens submergés par une maladie, et au fond il y a une haine de soi et une honte très forte. Je crois que c’est le sentiment prédominant chez les joueurs. Car on n’a jamais assez quand on gagne et on joue jusqu’à se qu’on se remette à perdre. Et une fois qu’on perd, on a envie de se refaire. Et quand on sort de la salle, il y a ce moment de lucidité et de retour à la vie qui rejaillit et ce sentiment de honte qui revient et qui peut être vécu avec une grande violence. Il y a certaines scènes du film ou Abel incarne cette honte.

Pensez-vous que l’addiction au jeu touche plus les hommes que les femmes ?

– Marie Monge : Non, je ne pense pas que l’addiction ait un genre. C’est comme la drogue. Il y a parité parfaite.

Tahar Rahim : C’est de l’avant-garde!

Un joueur, c’est un peu comme un acteur?

Tahar Rahim : Oui, je n’y avais pas pensé. Avec Marie, on a beaucoup parlé du fait de jouer, en termes de définition et de dimension. J’aime bien définir mon personnage au-delà de son addiction comme quelqu’un qui se joue de la vie et qui à un moment donné arrive à un point où la mise n’est plus suffisante qu’il va se jouer de la mort. Il porte un masque.

Vous diriez que l’addiction de Ella, c’est Abel, ce personnage à la fois extrême, violent et séduisant?

Tahar Rahim : Les pervers sont souvent charmants, ils ont la beauté du diable. Ils vous attirent et en même temps, ce qu’ils vous vendent ne correspond pas à ce qu’on voit à la fin. Mais c’est brillant, c’est chaud, ça donne envie. Ella a une vie toute tracée et quand on a cet âge, on a envie que ça vibre. Abel vient la bousculer à un endroit où sa vie est presque monotone. Et ça lui fait du bien. Je crois qu’en psychanalyse, ça s’appelle la codépendance. Elle a envie de le sauver. Mais on ne peut pas forcément sauver les gens.

Vous avez fait un gros travail sur le corps et la posture d’Abel?

Tahar Rahim : J’ai fait un régime pour être un peu plus sec. À la base, ce type de joueur est nerveux, il bouge tout le temps. Si j’étais un peu fat, j’y aurais moins cru.

Abel participe aussi à des courses de voiture de démolition derby, pour quelles raisons?

– Marie MongeA travers ces courses et avant le jeu, il fallait montrer qu’il y a un comportement, un profil d’adrénaline, à vouloir tester ses limites et cette énergie qu’Abel recherche. On apprend qu’il a grandi dans un garage, on rencontre son oncle et son cousin. Ce sont des jeux assez communs pour des gens qui travaillent avec. Ce ne sont pas les courses de rodéos les plus classiques, mais il y a beaucoup de ce genre de courses dans le Nord de la France et en Belgique. Ce qui m’intéressait dans le demolition derby c’est moins une course de vitesse qu’une endurance et de savoir combien de coups on peut se prendre, car le dernier qui roule a gagné. Il y a une forme de violence, mais beaucoup retournée contre soi. Ce qui ressemble pour moi à une table de jeu, car le dernier qui reste à une table est celui qui a gagné. Ces types de joueurs veulent savoir de quoi ils sont capables, ils veulent savoir à quoi ils vont survivre. Ce n’est pas un personnage suicidaire, mais il veut puiser dans ses ressources pour se réinventer à chaque coup et repartir à zéro. Il n’y a pas de compétition, c’est un autre rapport au jeu que le poker ou il y a une autre stratégie, où il s’agit de vaincre quelqu’un.

Tahar Rahim : Abel est plutôt autodestructeur, d’où le parallèle avec le demolition derby : il casse les choses et se casse lui- même.

Marie, vous avez pris soin de ne pas juger vos personnages, pour quelles raisons était-ce important pour vous?

– Marie MongeQuand on traite un sujet d’addiction, ça devient souvent une histoire de chute, car il n’y a pas grand-chose de positif à raconter. Le film en dehors du jeu raconte surtout un élan amoureux, avec peut-être la névrose et le coté toxique de la relation. Je ne voulais pas que le film se contente juste de regarder des gens s’abîmer, ni qu’il juge ou condamne cette histoire et les gens pris dans cette maladie. J’avais envie d’un film qui montre une aventure intense, sans qu’on ait besoin de voir ce qu’on gagne à vivre cette aventure, à aimer et se battre pour gagner l’amour de la personne qu’on aime. J’avais envie de faire ressentir qu’il y a quelque chose de très vivant et montrer l’attirance et la complexité de cette ambivalence. Ella n’est pas malheureuse, elle travaille avec son père dans un restaurant, mais elle n’a pas choisi cette vie. La rencontre avec Abel va lui permettre de se rencontrer elle-même dans cette épreuve du feu, de savoir qui elle est, ce qu’elle vaut, ce qu’elle peut endurer. C’est aussi une joueuse, et c’est pour ça qu’il y a un s au titre du film.

Qu’avez-vous ressenti en étant sélectionnée à La Quinzaine des Réalisateurs?

– Marie MongeC’était merveilleux et incroyable. La projection était très émouvante.

Tahar, vous interprétez souvent des rôles dramatiques, à quand un prochain rôle de comédie?

Tahar Rahim : J’adorerais, j’en redemande même. Mais depuis cinq mois, je n’ai pas eu une seule proposition de comédie. Ce n’est pas plus facile de faire rire mais il n’y a rien de plus jouissif que d’entendre une salle rire.

Propos recueillis par Sylvie-Noëlle

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