A l’occasion de la sortie de Mother !, nous avions envie de revenir sur la filmographie courte mais passionnante de Darren Aronofsky pour tenter, comme à notre habitude sur Le Blog du Cinéma, de comprendre ce qui en fait un auteur.

Observer les infernales descentes aux cœurs des ténèbres de ses personnages, créer un raz de marée d’obsessions suicidaires qui submerge tout état de conscience dans une solitude sans issue, dessiner les contours qui limitent le savoir sont les thématiques identifiables et principales de l’Œuvre. Dès lors, chaque long métrage se pare d’une mise en scène plastique au service d’une narration psychédélique et d’une vision obscure de l’esprit humain. Alors, chaque visionnage des films de Darren Aronofsky se transforme en expériences aussi sensorielles que déroutantes. Cet article nous permettra d’identifier leurs enjeux, leurs réussites mais également de toucher du doigt leurs faiblesses.

LE TOP 6 DES FILMS DE DARREN ARONOFSKY

Il serait facile de tacler les directions prises dans NOÉ, qu’elles soient artistiques ou scénaristiques. Alors que certains y voient un simple film de commande pour passer l’été au frais et d’autres, le résultat chaotique d’un auteur confronté aux grosses machines de productions, le long métrage n’a pas vraiment fait l’unanimité. Tout cela ne doit cependant pas occulter la démarche artistique de Darren Aronofsky. Sur ses aspects visuels, NOÉ  propose une mise en scène qui s’aventure par de nombreux moments hors des sentiers battus d’Hollywood, c’est indéniable. Des time lapse qui appellent à l’expansion de la vie, des visions saccadées d’oracle sous le feu du déluge, en passant par des nuées d’oiseaux annonciatrices de la fin du règne de l’humanité qui ne mérite pas ce monde, surgissent les symboles créationnistes, assumés.

Agrémenté des icônes comme les spirales qui sont les clés du mystère de la vie – que l’on a connu dans PI , et de quelques gimmicks de réalisation caméra à l’épaule côtoyant des cadres fixes composés, NOÉ porte une ambition, une démarche plastique exacerbée de relecture du péplum biblique sous ses plus nobles coutures. Hélas, le film pêche d’une part dans son rythme, écrasant par sa longueur son dernier acte dans un huis clôt assez vain et d’autre part, par son épilogue, une baudruche porteuse d’un message aussi déconcertant que naïf. Ce qui, reconnaissons-le, n’était pas du goût d’un bon nombre de spectateurs venus à l’époque chercher un peu de spectacle apocalyptique Emmerichien.

Des défauts, NOÉ en est donc rempli, mais paradoxalement ce sont ces dits défauts qui relativisent le message de Darren Aronofsky. En cherchant davantage à se concentrer sur le personnage de Noé, ses tourments qui le conduiront dans une folie dépressive, sa famille et ses dilemmes – doit-il laisser perdurer l’humanité? – NOÉ opère inéluctablement un grand écart entre le traditionnel film de catastrophe et le drame prophétique. Par conséquent, cela lui confère un aspect difforme, boursouflé, un entre deux qui ne saurait prendre parti. En somme, un film inégal.

Reclus dans une modeste chambre de quelques mètres carrés, Max Cohen, brillant mathématicien, devient sujet à d’étranges troubles Cronenbergiens et des mystérieux agents gouvernementaux cherchent à mettre la main sur ses travaux de recherche. Filmée comme des agressions, l’insistance devant la possible étendue du secret bien gardé du chiffre Pi transforme l’existence de Max Cohen en un cauchemar éveillé. C’est noyé au milieu d’un mirage complotiste judéo–financier que la longue descente aux enfers de Max Cohen se cristallise dans les sables mouvants de la folie.

Doté d’un budget squelettique d’une soixante de milliers de dollars, réunis grâce à de nombreux bienfaiteurs, PI est le projet de fin d’études de Darren Aronofsky. Un premier film, certes, mais déjà des schémas, des structures, surgissent de ce puzzle astucieux. Ces menus moyens, aussi matériels que narratifs, n’excluent pourtant pas la générosité de cette pellicule 16mm d’un noir et blanc encrassé. S’amusant des effets d’espaces confinés, des premiers cuts/insert accélérés, la mise en scène de ce premier essai prend la forme d’un étau de plus en plus pesant.

Mais de toute cette hantise, PI interroge sur la sève du savoir, et parfois, il ne vaut mieux pas s’aventurer à corps perdu dans les curieux mystères de la vie, c’est l’irréel et le divin qu’il faut savoir accepter avec légèreté. Un premier jet hétérogène, on s’ennuie parfois, mais déjà, on notait le nom de Darren Aronofsky comme un cinéaste “a surveiller”.

REQUIEM FOR A DREAM coche toute les cases du film culte : un sujet subversif au possible, l’éclosion d’un auteur sous l’œil émerveillé du grand public, une bande son aujourd’hui massacrée par n’importe quel reportage à sensations et une réalisation stylisée. On retrouvera donc les petits inserts utilisés dans PI et qui resteront pour beaucoup, la signature filmique de Darren Aronofsky – Ce gimmick de mise en scène n’est pourtant répertorié que dans deux de ses films !

Tout a déjà été dit, analysé, sur-analysé dans ce film choral à la structure immersive irréprochable. REQUIEM FOR A DREAM, au delà du traitement de l’addiction, est un pur objet obsessionnel made in Aronofsky : solitude grandissante, descente incontrôlable aux cœurs des enfers, liens amour/famille qui se brisent…Son statut de “classique” ou dirons nous plutôt, d’immanquable des années 2000, se situe davantage sur son caractère intemporel car les thématiques abordées dans ce long métrage sont bel et bien toujours d’actualité. Pour ses raisons, on ne se lasse pas de revoir REQUIEM FOR A DREAM, pour la performance de Jared Leto, pour les quelques notes anxiogènes de Clint Mansell, pour cette longue et progressive noirceur, et ce dernier plan, traumatisant, ce désormais célèbre fessiers à fessiers.

 

A sa sortie, le succès public de BLACK SWAN était si immense qu’il avait déclenché une vague de méfiance chez les cinéphiles bien avisés. Et le résultat ne s’était pas fait attendre bien longtemps, il ne s’agissait pas d’un énième film de genre d’un auteur sur-estimé mais d’une oeuvre pernicieuse et sulfureuse à la mise en scène virtuose.

Obnubilée par la recherche inassouvie de la perfection, l’angélique Nina est prête à tout les sacrifices pour arriver aux sommets de ce calvaire qui établit sans cesse un parallélisme avec l’oeuvre originale. Dans cette abyme du Lac des Cygnes,  Darren Aronofsky ne se refuse rien et se lâche totalement. De ses plongées horrifiques qui traversent le thriller érotique aux fulgurances picturales d’un sublime 16mm, s’engouffre la pathologique psychose d’une obsession suicidaire assumant son jusqu’au boutisme.

Dès lors, ce cauchemar démesuré fonctionne sur l’immersion tracée par les généreuses lignes obscures de la mise en scène. Jeux de miroirs réfléchissants, hallucinations frénétiques et plans séquences torturés, BLACK SWAN ne se regarde pas, on le traverse plutôt comme un angoissant périple viscéral sans billet retour, à l’image de ce final, aussi splendide que dévastateur.

 

Difficile de rester de marbre devant THE FOUNTAIN, un objet cinématographique étrange qui brasse des thématiques aussi métaphysiques que considérables : le deuil, l’origine de la vie, de la mort, l’incapacité pour l’humain de saisir les mécanismes de la création et cette solitude névrosée identifiable qui jaillit de l’écran…aucun doute n’est permis, on retrouve sans mal l’essence des obsessions de l’oeuvre de Darren Aronofsky.

Mais, ce qui frappe à son visionnage, c’est l’ambition apportée à la mise en scène. En effet, jamais Darren Aronofsky n’est allé aussi loin dans sa démarche artistique. THE FOUNTAIN est un ingénieux mélange biseauté au scalpel de trois récits qui ondulent sous les couleurs, les lumières, la géométrie (toujours) et la porosité. Ce médecin qui refuse aveuglement l’inexorable perte de sa femme se confronte à la traditionnelle étape du déni pour, le temps de quelques plans, se forger sa propre croyance, sa propre vision de la disparition de l’être aimé. Cette vérité subjective, qui cache un geste de petit malin, lorgne vers la science fiction où la grandeur des événements traverse l’espace-temps et l’ordre naturel de la vie.

Déchargé de ses usuels artifices de réalisation, Darren Aronofsky dépose un mélo d’une rêverie percutante. Son final “mindfuck” se fait l’écho dans chaque spectateur et de nombreuses interprétations surgissent nécessairement du cadre. Dès lors, difficile de saisir la richesse de THE FOUNTAIN qui intrigue, interroge, provoque de visionnage en visionnage. C’est un mystère qui s’épaissit au fil du temps, certes, mais qui fascine. Et en arriver à ce niveau, c’est une victoire en soi.

C’est une épure incontestable de mise en scène et de finesse d’écriture qui parvient à faire émerger un large consensus autour de THE WRESTLER. Darren Arnofosky dépose ici son film le plus abouti, d’une maîtrise impressionnante et d’une merveilleuse construction. Ici non plus, aucune esbroufe destinée à amuser la galerie, ou de sombres parements musicaux, le savant dosage entre sobriété et naturalisme escorte une émotion qui emporte tout sur son passage.

Revenu d’entre les morts, Mickey Rourke brille comme un astre au milieu de ces anciennes gloires du catch écrasées sous le poids de leurs désillusions. Placés à la retraite forcée car devenus has been, sauf aux yeux d’une poignée d’inconditionnels, ces montagnes de muscles bouffies, ces corps écorchés vifs, errent au milieu d’un monde inconnu, étranger, où il est impossible de trouver sa place. Dès lors, THE WRESTLER s’enfonce dans la nuit, avec comme seul ami, le sentiment de se résigner à l’insupportable solitude. Lutter dans le vide pour un amour fantôme, renouer les sinistres liens rompus de la famille devient une tâche harassante, un objectif intangible, un mirage éphémère dans cette traversée du désert. Alors, seuls les feux du spectacle qui crépitent depuis le ring n’ont de sens et la véritable recherche du salut trouve son point d’orgue dans un final à briser le cœur.

Équipé de son 16mm fétiche, Darren Aronofsky chemine sans détour vers l’impossible rédemption. Cette caméra à l’épaule ne s’appesantit jamais. Au contraire, elle virevolte, capte les regards complices l’instant d’une joviale éclaircie dans la tempête. Rien est explicite, rien n’est jeté à la figure, mais sous cette pellicule mélancolique, l’évident renoncement explose sous l’œil désemparé du spectateur. THE WRESTLER est un hommage à tous ceux qui ont jadis suscité des vocations, illuminés des existences. Et cette ultime cabriole, déchirante, exécutée depuis la troisième corde, raisonne comme l’assourdissante déflagration du désespoir. La marque inoubliable des grands films, tout simplement.

Ce bref tour de piste ne suffira pas à cerner toutes les subtilités de l’oeuvre de Darren Aronofsky mais son cinéma, sombre, obsessionnel, subversif, choquant, l’érige en véritable auteur. Sa vision de la mise en scène lui permet alors d’insuffler des concepts et des structures identifiables tout en touchant du doigt les limites de l’humanité dans son essence : réflexions sur le miracle de la vie, du deuil et de la mort sans oublier de passer en revue les faiblesses de l’esprit. Toutes ces thématiques en font un artiste passionnant, à l’origine d’un travail d’une cohérence remarquable. Le cinéma de Darren Aronofosky c’est tout cela à la fois : complexe, torturé mais incroyablement accessible.

Sofiane

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