Présenté dans la section Un Certain Regard au 71ème Festival de Cannes, GUEULE D’ANGE, premier film de Vanessa Filho, explore l’enfance à perte sous le prisme d’un mal de mère, là où l’esthétique lumineuse pénètre avec plus ou moins d’habilité des thématiques à émotions fortes.
De ses couleurs chancelantes à perte de vue, Ava avait illuminé le cœur de la Semaine de la Critique l’année dernière. Elle était cette étincelle de vie, baignant dans de derniers instants d’innocence, comme un premier regard sur un coin de ciel bleu, avant que les nuages ne viennent obscurcir cette jeunesse pleine de bleus. N’empêche que dans cette noirceur, dans ce péril jeune, il y a toujours une lumière pour montrer le chemin. A l’image de cette GUEULE D’ANGE, elle qui se voudrait être un rayon de soleil pour n’être qu’au final qu’un léger faisceau de lumière.
Pourtant, chaque scène baigne dans un océan d’étincelles. Celles du regard, celles photographiques, et celles plastiques. Dans cette station balnéaire débarrassée de la foule et des vacanciers, la caméra se place à hauteur d’enfant, comme une manière de capter l’émerveillement et une certaine beauté dans le chaos qu’offrent le monde et la société. Le petit fugitif (de Morris Engel, Ray Ashley et Ruth Orkin) n’est pas très loin: dans cette déambulation mutine, le monde s’explore avec insouciance, et ébahissement, par ce regard presque inconscient sur les problèmes du monde adulte.

Forcée de grandir, de faire face à l’absence d’une mère, elle abandonne son innocence pour tenter d’imiter le rôle d’adulte que sa mère a refusé de tenir.
Un paradoxe où s’emmêlent joies et lumières d’une fête foraine, d’un spectacle d’école, avec les dépendances de l’adulte. A l’instar de ce jeu innocent où les peluches s’exposent à des shots de whisky. Ou cette danse en boîte de nuit, suggestive et effrontée, de la jeune Elli : ses mouvements ne sont pas ceux d’une jeune fille, mais témoignent de son errance dans un âge qui n’est plus vraiment le sien. Forcée de grandir, de faire face à l’absence d’une mère, elle abandonne son innocence pour tenter d’imiter le rôle d’adulte que sa mère a refusé de tenir.
Ayline Aksoy-Etaix compose elle-aussi dans un registre tout aussi ambigu : au-delà de la froideur de son faciès et le silence de son cœur, elle communique par ce regard évocateur, regard désespéré et émerveillé par la vie. N’est pas Ana Torrent qui veut, mais sa prestation reste tout de même assez remarquable. Elle intériorise ses sentiments, et par l’imitation, tente de combler la solitude et l’amour perdu en devenant double : elle est à la fois cette gamine désorientée, et cette mère irresponsable. Comme pour colmater le manque d’amour autour d’elle. Oui, il y aurait un peu de Faute d’Amour dans GUEULE D’ANGE. Et un peu de Virgin Suicides.
Il est avant tout question d’identités en crise, là où dans le sable ou l’alcool, se recherchent des sensations, ou tout simplement une évasion. L’ivresse de vivre, ou celle de fuir ses réalités.
Elli serait en quelque sorte le parfait opposé du personnage des 400 coups de François Truffaut, sillonnant le sable mouillé à la recherche d’indépendance et de refus d’encadrement. Et pourtant, qu’il s’agisse d’Elli ou d’Antoine Doinel, il est avant tout question d’identités en crise, là où dans le sable ou l’alcool, se recherchent des sensations, ou tout simplement une évasion. L’ivresse de vivre, ou celle de fuir ses réalités. Une description troublante de l’enfance où le parallèle s’effectuerait sur le Cria Cuervos de Carlos Saura : l’imaginaire face à l’absence de la figure maternelle, qu’il s’agisse de s’imaginer le fantôme d’une mère cajoleuse dans Cria Cuervos ou de devenir la mère absente en l’imitant dans GUEULE D’ANGE.
Des mots émergent une déchirante vérité ; des mots qui se transforment au fur et à mesure en images brutes, et pourtant si sensibles. Des Images plus fortes que les maux, et des mots plus puissants que les Images. GUEULE D’ANGE ne bénéficie certes pas de cette grandeur émotionnelle, mais sa capacité à mettre en scène l’innocence sacrifiée et la perte de repères est tout à fait honorable. A travers ce portrait intimiste à hauteur d’enfant, GUEULE D’ANGE apparaît néanmoins comme une œuvre sincère, efficace et réussie. Délicat ? Sans aucun doute. Manque peut-être ce Porque Te Vas, et cette émotion sans grandiloquence pour faire de GUEULE D’ANGE, une œuvre forte et marquante.
Fabian
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• Réalisation : Vanessa Filho
• Scénario : Vanessa Filho
• Acteurs principaux : Marion Cotillard, Alban Lenoir, Ayline Aksoy-Etaix, Amélie Daure, Stéphane Rideau
• Date de sortie : 23 mai 2018
• Durée : 1h48min




