Il faut avancer dans ce premier film suédois sans rien savoir de son intrigue avant. Prendre le risque de s’y jeter à tâtons. Le récit progresse par enchaînement des conséquences dramatiques, avant que ne soient révélées leurs causes, par indices. Un adolescent se fait attaquer au lycée par des camarades de classe. On apprendra pourquoi, plusieurs séquences plus tard, les raisons de ses avanies. Et tout l’enjeu dramatique et le processus d’empathie tient grâce à cette innocence avec laquelle il faut entrer dans le film. Premier long-métrage de Magnus von Horn, LE LENDEMAIN est une découverte signée au cordeau du quotidien d’un jeune homme revenu au foyer, sur lequel s’est effondré une catastrophe intime aux répercussions sociales. Ou comment explorer, dans un cas extrême, la question de l’intégration.

Sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs en 2015, ce premier ouvrage signé par un ancien étudiant suédois sorti de la fameuse école polonaise de Łódź s’inscrit dans le cadre formelle du jeune cinéma d’Europe du Nord. Légataires aussi du formalisme ciselé de Robert Bresson, les cadres quasi-systématiquement fixes cernent les personnages dans leur environnement et semblent comme les condamner à leur réaction. Par ces opérations de mise en scène, qui écrasent les perspectives et jouxtent les silences aux fracas, se crée un jeu morbide où le déterminisme social, invisible mais expressif, scelle le sort des protagonistes. Ce n’est pas que le portrait d’un condamné libéré mais bien une galerie de figures toutes assujetties malgré elles à leur rôle social.

Photo du film LE LENDEMAIN

Sous-tendu par le projet de traiter un sujet grave presque « tabou » avec les outils les plus délicats, von Horn a opté pour un casting en grande partie composé de non professionnels. Il ancre par là son film dans une vérité fébrile, diluant en même temps le spectacle impudique qu’auraient bon gré mal gré tissaient des acteurs professionnels. Parmi les comédiens, tous sur un fil tendu entre mutisme et explosion imminente, se dégage particulièrement les personnages de John (Ulrik Munter), le protagoniste au passé mystérieux, et de Filip (), le petit frère. Dans leur famille, exclusivement composée d’hommes (le grand-père sénile, le père harassé par son travail d’agriculteurs, les deux fils), Filip apparaît comme la figure cheville. Plus qu’aucun autre, il a un pied respecté dans la sphère sociale, liguée contre John, et un pied dans le cercle de la famille. À la crête du conflit, plus taciturne qu’aucun autre du fait de son âge, il est aussi le plus enclin à souffrir en silence des coups portés à son grand frère. Tout le film repose justement sur ces interdépendances entre personnages, jamais pleinement dites ou clarifiées, mais suffisamment esquissées pour être saisies par l’intelligence et la sensibilité du spectateur. Les linéaments du drame n’étant que murmurés, son émotion n’en est que plus intérieure.

« Une découverte signée au cordeau du quotidien d’un jeune homme revenu au foyer. Ou comment explorer, dans un cas extrême, la question de l’intégration. »

Ce que le film offre de plus novateur, malgré la sécheresse de sa mise en scène et le minimalisme intelligent de son scénario, c’est la façon dont il s’empare des codes du revenge movie pour les renverser puis les gommer tous un à un. Dans ce qui pourrait donner lieu à des séquences de la trempe de Straw Dogs, von Horn suspend l’instant de l’explosion et en retarde les effets. Ce qui a pour conséquence morale de redonner à la violence sa pleine proportion, rendant à une seule gifle toute sa brutalité. Au lieu, comme les vigilantes, de susciter la pulsion de haine, LE LENDEMAIN a la plus grande mansuétude d’aplatir tous les enjeux et de ne jamais racoler l’esprit reptilien du spectateur. Ce qui en appelle à son esprit critique. Mis à la position de John, il s’interroge sur les ressorts, l’engrenage et le cercle vicieux de l’esprit de vengeance.

Le cinéma suédois, comme sa littérature, semble bien se porter. Avec ce LENDEMAIN aux proportions familiale et sociale, à la lisière entre l’ascétisme superbe de la et le formalisme naturaliste de la où le film a été en partie produit, c’est la naissance d’un jeune auteur qui se célèbre.

Flavien Poncet

D’ACCORD ? PAS D’ACCORD ?