A l’occasion de la ressortie en version restaurée des dix parties du Décalogue de Kieslowski distribuées par , retour sur l’une des œuvres fondatrices du cinéma est-européen post-Walesa, un monument de dix heures réalisé par l’un des plus grands metteurs en scène de son temps. Fort de thèmes variés naviguant entre social et religion, nous chroniquerons l’intégralité des épisodes à quatre mains, avec chaque jour un nouvel article. Étude au cas par cas au sein d’une analyse suivie plus large : nous découvrirons l’auteur derrière le patchwork, la pensée derrière le drame humain.

Porte d’entrée dans une série longue de près de 10h, cet épisode connaît une puissance d’émotion inversement proportionnelle aux moyens de mise en scène employés. Sur la base du monothéisme et de la fidélité de croyance (l’objet du premier commandement), Kieslowski approche un sujet qui va envahir les esprits au terme du XXème siècle : la place nodale de l’ordinateur dans les foyers et la foi béate qui va être déléguée à l’informatique.

LE DÉCALOGUE 1 – un seul Dieu tu adoreras

Le premier épisode du DÉCALOGUE est peut-être l’un des plus poignants de la série. Les premiers plans par lesquels il s’ouvre ont un effet de saisissement terrifiant : le regard frontal et clair d’un homme assis emmitouflé sous une veste en fourrure, près du feu au bord d’un lac, dans une nuit accompagnée d’un souffle aigüe de flûte triste assoit l’ambiance et couvre l’épisode entier d’une tension continue. Dès son ouverture, Kieslowski étonne et enchante en affirmant au cœur de la télévision polonaise une esthétique aux audaces cinématographiques.
Dès le premier plan, le cinéaste situe le cadre du drame, ouvre sur le théâtre de la tragédie : le lac et sa surface gelée. N’en réchappe qu’une pousse végétale cristallisée par le froid. L’homme du lac reviendra durant les 55 minutes et en signal d’alerte lors de plusieurs épisodes, jouant l’oracle rappelant le fatum à venir, qu’on ne connaît pas mais qu’on craint, à l’image de Dieu.

« Kieslowski prouve là son appétence pour la propension du réel à fournir un tissu de signes propres à construire en eux même une dramaturgie »

Formé au documentaire, notamment à la fameuse école de Łódź, Kieslowski prouve là son appétence pour la propension du réel à fournir un tissu de signes propres à construire en eux même une dramaturgie. Par exemple : pour signifier que l’échantillon de personnages dans lequel LE DÉCALOGUE va déployer ses thèmes est un nid d’âmes d’origine catholique, il a la simple idée de filmer la façade de l’immeuble. En contre-plongée, elle représente une pyramide de croix chrétiennes.

Comme chaque épisode, on ne sait pas au générique d’ouverture quelle est le commandement qu’il met en scène. Celui-ci dresse une fable abstraite sur le culte moderne pour l’informatique, centrée autour d’une trinité remodelée. Un père de famille, linguiste à l’université, vit seul avec son fils. Grand amateur d’informatique et d’ordinateurs personnels, c’est un pragmatique athée. À l’évaporation de l’âme après la mort, il préfère croire à l’arrêt simple et concret de l’irrigation des organes par le cœur. Sa sœur, croyante, lui est d’une aide précieuse dans l’éducation de son fils. Elle souhaite l’inscrire au catéchisme. Pawel, l’enfant, enthousiaste et amateur de problèmes mathématiques, est interprété par un enfant surprenant, . Très certainement accompagné par Kieslowski, l’acteur réussit une palette riche et émouvante de regards, de gestes et de réactions. Spielberg ne s’est pas trompé en lui donnant le rôle de Lisiek dans La liste de Schindler.

« Le premier épisode du Décalogue est peut-être l’un des plus poignants de la série. Les premiers plans par lesquels il s’ouvre ont un effet de saisissement terrifiant. »

Dans ce cadre familial où règne l’entente joyeuse entre le père et son fils, un drame pèse. Kieslowski exprime cette menace par plusieurs procédés subtils, dont trois notamment : les patins à glace reçus à Noël et cadrés en gros plans sur le lit de Pawel, dont la lame toise l’enfant comme une épée de Damoclès. L’éclat vert glauque des écrans d’ordinateur qui teinte les visages et finit par noyer l’appartement. Et, enfin, la musique aigüe de Preisner qui leste chaque événement, chaque geste, chaque regard d’une tension souterraine.

Trop confiant dans l’informatique, le fils et son père vont calculer le poids supportable par la surface gelée du lac. L’ordinateur en conclue qu’une masse bien supérieure à celle de Pawel peut s’y promener sans crainte. Le père en fait même l’expérience, sans problème. Un après-midi où Pawel est donc allé patiner sur le lac, son père travaille à son bureau. Sur une page blanche, une grande tâche d’encre bleue naît soudain et gagne toute la surface. Un ruissellement bleu court le long du bureau. Inquiet et un peu agacé, le père va se lever les mains. Au dehors, des cris s’élèvent, des sirènes résonnent. La sentence s’est abattu. N’y croyant pas, le père finit par se rendre sur le bord du lac avant de se résoudre à la mort de son fils, noyé frigorifié sous la glace rompue.

Ce n’est finalement pas tant Dieu qui apparaît plus fort que les hommes et leurs outils informatiques dans cette fable, même si la dernière séquence dans l’église résonne avec sens. Mais plutôt la nature. La tragédie du film ne tient pas au déni spirituel du père. Plutôt à son orgueil de croire prévoir les lois de la nature. Ce qui est l’un des drames de la modernité.

Flavien Poncet

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INFORMATIONS

Affiche du cycle de films LE DÉCALOGUE

Titre original : Jeden
Réalisation : Krzysztof Kieslowski
Scénario : Krzysztof Kieslowski
Acteurs principaux : , Wojciech Klata,
Pays d’origine : Pologne
Sortie FR :
Sortie POL: 1988
Durée : 10 parties de 50 min
Distributeur : Diaphana Distribution

Synopsis
Les dix commandements vus par Krzysztof Kieslowski : Un seul Dieu tu adoreras, Tu ne commettras point de parjure, Tu respecteras le jour du Seigneur, Tu honoreras ton père et ta mère, Tu ne tueras point, Tu ne seras pas luxurieux, Tu ne voleras pas, Tu ne mentiras pas, Tu ne convoiteras pas la femme d’autrui, Tu ne convoiteras pas les biens d’autrui.

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