Dans Apocalypse Now, le passage du pont Do Lung marque une bascule : celle d’une guerre sans commandement, engloutie par la nuit, le bruit et la folie. Une scène clé où Coppola filme l’effondrement de toute autorité.
Voyage au bout de la jungle et de la folie
Au plus profond de la jungle vietnamienne, les ténèbres sont tombées sur le pont Do Lung, point d’orgue du délitement de l’armée américaine dans Apocalypse Now.
Vietnam, fin des années 1960. Chargé par ses supérieurs de tuer le colonel Kurtz, brillant officier américain passé à l’ennemi, le capitaine Willard remonte le fleuve Nùng à bord d’un patrouilleur, s’enfonçant toujours plus profondément dans la jungle, la folie et le désordre. Une nuit, lui et son équipage arrivent au pont Do Lung, apogée de l’abandon et de l’errance des soldats américains dans Apocalypse Now.
Le pont Do Lung, sapin de Noël infernal
Le pont Do Lung ressemble à un sapin de Noël. Entièrement fait de bois, son tablier est parcouru de guirlandes de lumière. Des hommes fourmillent tout autour et, à ses pieds, brûlent de petits feux, autant d’images évocatrices de l’imaginaire du foyer familial, où la chaleur de la cheminée se mêle aux réjouissances des fêtes de fin d’année. Pourtant, il n’y a aucune chaleur humaine au pont Do Lung : seulement la chaleur étouffante de la jungle, la chaleur artificielle des bombes et la chaleur sauvage des flammes.
Le ciel se colore de fusées éclairantes, faibles traînées de lumière dans une nuit si noire qu’elle engloutit tout : les arbres, le fleuve, les visages. Les ténèbres sont tombées sur le pont Do Lung. À l’approche du patrouilleur, des soldats américains surgissent des berges noyées dans l’obscurité, suppliant qu’on les accepte à bord.
Mais, telle la barque de Charon, le navire n’embarque pas les vivants. Le spectacle est apocalyptique : des hommes abandonnés, en proie à la peur et aux explosions, pataugent dans la boue, trébuchent dans l’eau, vocifèrent et appellent à l’aide. Au « dernier avant-poste sur le fleuve », comme le formule Willard, le processus de délitement de l’armée américaine, qui s’est accru tout au long de la remontée, semble ici achevé.
Chaos nocturne et perte de commandement
Les soldats sont désaxés par l’absence d’ordres et désorientés par le chaos environnant, errance qu’aggrave la nuit en brouillant les repères visuels et en masquant un ennemi insaisissable, terré dans la végétation. Un seul soldat se distingue : un lieutenant du service postal, qui patiente depuis trois jours dans cet enfer afin de transmettre au patrouilleur le courrier et les dernières consignes. Une fois le paquet remis, il s’empresse de partir, non sans avertir les occupants du navire qu’ils sont « au fin fond du monde ».
Débarqués le temps de trouver de l’essence, Lance et le capitaine Willard parcourent la rive gauche du fleuve, véritable labyrinthe de tranchées, d’abris et de sacs de sable, à la recherche de l’officier en charge du pont. « Où est votre commandant ? » demande à plusieurs reprises Willard aux soldats, mais aucun n’est en mesure de lui répondre. Il n’y a plus de commandant, plus d’ordres, plus de discipline. Dans le chaos de la nuit, chaque soldat est livré à lui-même, devenant son propre chef.
Tirer au son, quitter la guerre
Plus les deux hommes avancent, plus le paysage prend des allures de fin du monde : une nuit obscure, un camp désert, des flammes incontrôlables, une lumière crue, du matériel militaire abandonné. Parmi les rares soldats qui défendent encore le pont Do Lung, la grande majorité de ceux montrés à l’écran sont afro-américains. Loin d’être un hasard, Francis Ford Coppola mobilise ici une réalité méconnue de la guerre du Vietnam. Alors qu’ils ne représentent qu’environ 10% de la population américaine en 1960, les Afro-Américains comptent pour près de 20% des pertes américaines sur la période 1965-1966, une surmortalité liée à leur omniprésence dans l’infanterie.
Dans cette séquence, ils contiennent l’ennemi sous un déluge de feu mêlé à la musique rock’n’roll d’un poste de radio, tirant à l’arme lourde pour défendre ce pont perdu au milieu de la jungle. La visibilité est quasi nulle au-delà du retranchement américain et, même en son sein, seules quelques sources lumineuses percent l’obscurité.
Les ténèbres obligent les combattants à délaisser la vue au profit de l’ouïe : les soldats américains ne tirent plus à vue, mais au bruit. Le retour à bord du patrouilleur, qui a entre-temps dépassé le pont, installe un profond sentiment de fin. En dépassant le pont Do Lung, Willard et ses hommes laissent derrière eux la guerre du Vietnam ; devant eux ne se dressent plus désormais que le fleuve, la jungle et le colonel Kurtz.
— Lucas LECLERCQ
Cet article a été publié suite à une contribution d’un·e rédacteur·rice invité·e.
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