Le comique est une figure singulière des arts de la scène. Cible de controverses et dépendant de son époque, témoin d’une société et amuseur de foules, il n’est guère étonnant que nombre de cinéastes se soient intéressés à ces humoristes critiques et critiqués. Derrière les rires se cachait bien souvent une personnalité complexe. Il s’agit bien là d’une constante régulière dans les biopics de comiques et autres comédiens de stand-ups : la complexité de l’homme en-dehors des planches, par le biais d’une introspection de l’artiste, plus ou moins noire, déconstruisant l’image mystifiée relayée par ses spectacles.

LA SÉLECTION DE VIVIEN

 

LENNY, de BOB FOSSE (1974)

Bruce, très peu connu en dehors des Etats-Unis, fut l’un des piliers de la comédie américaine des années 50 aux années 60. Considéré comme l’un des fondateurs du stand-up moderne, il se heurta pourtant à une répression forte de la justice et de la police, pour cause de son humour jugé vulgaire et obscène. Bob Fosse, passionné par la scène (ALL THAT JAZZ et CABARET), s’intéresse ici à cette icône sociale, martyr comique et fervent défenseur d’une liberté d’expression absolue – LENNY est davantage un portrait qu’un biopic. La chronologie est décousue, désintéressée ; les sauts dans le temps, les ellipses et les superpositions d’évènements distincts créent cette identité particulière au film de Bob Fosse. Non, il ne raconte pas une histoire, mais il raconte un personnage. Au centre, et c’est peut-être la donnée la plus importante de toutes, un Dustin Hoffman incroyable, présence forte qui donne, par le simple geste de son jeu précis, un caractère unique au personnage qu’il incarne. Bien plus que de simples mimiques, c’est en donnant aux scènes de spectacles une profondeur inattendue, de par leur montage quasi-parallèle, qu’il donne toute son humanité à Bruce. Fosse, en sa qualité de peintre de la lumière, sublime ces bars et ces cafés – le noir et blanc est magnifique, certains plans – dont le fixe hypnotique à Chicago – ne peuvent que rester gravés sur la rétine du spectateur. Mais il y a aussi, en arrière-plan, cette idée d’un humour qui évolue, d’une liberté changeante et impossible à définir, du courage face aux interdits et des victimes de l’intolérance morale. LENNY est une tragédie destructrice, formellement incomparable à n’importe quel biopic ; une expérimentation inoubliable, intelligente, bouleversante et révoltante. Un chef d’œuvre.

© United Artists, MGM, Twilight Time, Carlotta Films

© United Artists, , Twilight Time, Carlotta Films

 

MAN ON THE MOON, de MILOS FORMAN (1999)

Andy Kaufman fut un comique incompris. Pas parce que, comme Lenny Bruce, il était étiqueté « persona non grata » par la justice américaine, mais parce que l’ambiguïté si unique de son humour en a fatalement fait un sujet de controverse. Lui-même ne se disait pas comique, peut-être rejetait-il cette définition parfois restrictive ; car comme il le disait en interviews, il ne raconte pas de blagues. MAN ON THE MOON est un hommage magnifique, d’abord à un homme, mais aussi aux marginaux.
Milos Forman cultive cette fascination pour les artistes originaux – Larry Flint et Mozart avaient déjà donné lieu à d’excellents films – et Andy Kaufman sonnait presque comme une évidence. Formellement, il n’y a rien d’exceptionnel ; mais cet humour ambivalent, la performance hallucinante d’un Jim Carrey dans ce qui est sans doute l’un des rôles les plus inspirés de sa carrière, et la tragédie bouleversante de cette vie lunaire, font de MAN ON THE MOON un feel-good movie intelligent et touchant qui, non seulement, parvient à traiter avec empathie du personnage de Kaufman, mais évite une démagogie facile qui aurait rendu le film comme le personnage beaucoup moins mystérieux.
L’opposition avec Lenny est pertinente, parce que Bob Fosse et Milos Forman ajustent des ambitions contradictoires. Tandis que LENNY est une œuvre pamphlétaire passée à la moulinette du portrait, MAN ON THE MOON est une peinture fascinée, passionnée et dépourvue de tout cynisme, même dans l’émotion. Deux visions du comique différentes, l’une comme le vecteur d’engagement social, l’autre comme un éloge admiratif des freaks de la scène.

© Warner Bros. France

© . France

COLUCHE, L’HISTOIRE D’UN MEC (ANTOINE DE CAUNES, 2008)

COLUCHE, L’HISTOIRE D’UN MEC n’est pas vraiment un biopic. Se concentrant sur les quelques mois que durèrent la candidature présidentielle de l’humoriste, c’est un récit tranche de vie plus qu’une réelle biographie. C’est une idée intéressante de la part d’Antoine de Caunes, car cette période, loin d’être anecdotique, semble représenter toute la démesure et les failles de . Ce qui pose davantage problème dans ce traitement, c’est que le réalisateur part du principe que le comique est une figure déjà assimilée du spectateur – sans introduction, sans explication, sans didacticiel, on nous plonge dans cette lecture probablement trop littéraire, qui réalise d’autant plus l’une des erreurs les plus dramatiques pour un biopic : l’enjeu.
Un but artistique est primordial au biopic, car il ne peut se contenter de rapporter des faits. Les livres d’histoire et les documentaires sont là pour ça ; un film de fiction se doit de voir plus l’un que la simple révision intime d’une icône culte. Or, c’est malheureusement le cas de COLUCHE, L’HISTOIRE D’UN MEC. Démarche peu convaincante, qui semble ne mener nulle part. L’interprétation de François-Xavier Demaison est très réussie, et on aurait pu espérer qu’un tel matériel soit mieux exploité. D’autant qu’il y avait beaucoup à dire, beaucoup plus que de simplement montrer la face cachée du clown ; mise en scène inexistante, lieux communs et enjeux invisibles : COLUCHE, L’HISTOIRE D’UN MEC est l’exemple parfait du biopic qui n’a rien à apporter. Il n’est pas détestable, mais il est inutile.
Et pourtant, il y avait des idées, dont celle très intéressante d’humaniser l’homme derrière le mythe. Très terre-à-terre, et globalement noir – traiter de l’humour sous son jour le plus sombre pourrait être une inspiration de taille, mais le fond se doit de suivre et formuler une voix. LENNY manifestait, MAN ON THE MOON rêvait, tandis que COLUCHE, L’HISTOIRE D’UN MEC se contente de filmer avec langueur.

© Mars Distribution

© Mars Distribution

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INFORMATIONS

Lenny poster
Titre original : Lenny
Réalisation : Bob Fosse
Scénario : Julian Barry
Acteurs principaux : Dustin Hoffman, Valerie Perrine, Jan Miner
Pays d’origine : U.S.A.
Sortie : 11 juin 1975
Durée : 1h51min
Distributeur : Carlotta Films (ressortie)
Synopsis : Après la mort du comique américain le plus célèbre et le plus controversé des années 60, un intervieweur recueille les témoignages de ses proches et tente de retracer sa vie… En écumant les cabarets, Lenny Bruce rencontre Honey, une stripteaseuse qui devient sa compagne. Ensemble, ils créent un duo qui flirte avec le politiquement incorrect, et Lenny devient un provocateur admiré pour ses saillies cinglantes contre la société américaine bien-pensante…


Man on the Moon affiche
Titre original : Man on the Moon
Réalisation : Milos Forman
Scénario : Scott Alexander, Larry Karaszewski, Ralph Martin, Tomi Ungerer
Acteurs principaux : Jim Carrey, Danny DeVito, Courtney Love
Pays d’origine : U.S.A.
Sortie : 15 mars 2000
Durée : 1h57min
Distributeur : Warner Bros. France
Synopsis : La carrière du comique américain Andy Kaufman, mort en 1984 d’un cancer du poumon. Né à New York en 1949, il débute dans de nombreux cabarets avant de se faire remarquer à la télévision dans la célèbre émission « Saturday Night Live ». Il est une des vedettes de la série « Taxi » puis provoque les réactions les plus diverses en montant des spectacles originaux, notamment au Carnegie Hall de New York.

coluche

Titre original : Coluche, l’histoire d’un mec
Réalisation : Antoine de Caunes
Scénario : Antoine de Caunes, Diastème, d’après Philippe Boggio & Jean-Michel Vaguelsy
Acteurs principaux : François-Xavier Demaison, Léa Drucker, Olivier Gourmet
Pays d’origine : France
Sortie : 15 octobre 2008
Durée : 1h43min
Distributeur : Mars Distribution
Synopsis : Septembre 1980. Coluche triomphe tous les soirs au Gymnase. « Comique préféré des Français », il est au sommet de sa gloire ; télés, radios et journaux se l’arrachent, et sa maison est l’endroit où se croise tout ce que le pays compte de vedettes… Toujours prêt à pousser le bouchon un peu plus loin, il décide, pour rire, de poser sa candidature à la Présidence de la République. Très vite, la France se bidonne, l’acclame, le soutient. Les sondages s’affolent, sa cote monte en flèche. Et si finalement un clown se faisait élire Président ? Lui-même commence à y croire…