Rien n’est plus mystérieux que l’esprit d’un auteur. Imaginaire et fantasmes, passé et souvenirs, le réel et le fictive se mêlent pour donner vie à des oeuvres singulières et souvent universelles pour notre plus grand bonheur. À travers trois films, trois oeuvres étonnantes et originales du cinéma, nous allons nous pencher sur trois destins (ou même peut être quatre) exceptionnels de la littérature (anglophone). Que ce soit des hommes (Truman Capote) ou des femmes (Virginia Woolf et Pamela Travers) ces auteurs ont marqué leurs lecteurs (et moi particulièrement). Découverts à l’égard d’une dvdthèque, avant ou après avoir lu les ouvrages en question dans les films, ces trois biopics retracent avec humanité et pudeur, avec audace et crainte, les étapes de création artistique. Un plaisir littéraire mais aussi un plaisir cinématographique. De bons moments à venir.

LA SELECTION DE  MARIE

THE HOURS

Portrait de trois femmes face à leurs doutes, leurs peurs, leurs vies, leur mort et à leur destin.

Oeuvre monumentale, singulière et merveilleuse, Mrs Dalloway de Virginia Woolf est un des livres les plus inadaptables qui existe! Variant les récits, ne suivant que ses intuitions et ses envies, l’auteur se disperse pour créer une unité étourdissante à partir de divers points de vue. En choisissant de raconter le destin de trois femmes, dont de Virginia Woolf, Stephen Daldry réussit un tour de force avec son film.

Parti pris extrêmement audacieux et original, Stephen Daldry retrace la vie de Virginia Woolf en la « superposant » aux vies de deux autres femmes « imaginaires » et « fictives », Laura Brown et Clarissa Vaugh, qui deviennent tour à tour l’auteur, le personnage principal de Mrs Dalloway (Clarissa Dalloway) mais aussi des personnages à part entière, nous surprenant pendant le film. Complémentaires et différentes, fictives et vivantes, elles incarnent toutes les deux la complexité, la confusion mais aussi cette étrange osmose qui imprègne l’oeuvre de la romancière anglaise. C’est à travers un brouhaha sans nom et le fil des pensées chaotiques que Virginia Woolf crée un roman moderne et ambitieux. C’est à travers la journée cacophonique et tourmentée de ces trois héroïnes que le réalisateur met au point une symphonie harmonieuse. Les trois actrices incarnent tour à tour Virginia Woolf, ses multiples facettes, ses craintes et ses incertitudes. Tout en racontant leur vie et en retraçant leur journée (cette seule journée où tout bascule, symbolisant une vie et où tout est dit), le réalisateur parvient à toucher l’essence même du livre, sa force, ce petit truc magique qui fait d’une oeuvre un chef d’oeuvre. Les interprétations des trois actrices apportent indéniablement un plus inestimable à ce portrait pluriel d’une auteur unique.

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Mais au delà de ces portraits si touchants, de ses femmes qui sont elles mêmes et une autre (Virginia Woolf en particulier) ce qui fait de THE HOURS un biopic exceptionnel c’est la capacité du réalisateur d’avoir su insuffler une part de Virginia Woolf dans tous les thèmes et tous les sujets abordés par le film. De sa bisexualité / homosexualité ( Clarissa, Richard, Laura) à sa folie (Richard dont les voix peuvent être assimilées à celles de Virginia et à celles de Septimus Warren Smith dans le livre) en passant par le suicide et la mort omis présents dans le film, tout se rejoint pour ne devenir qu’une seule et même personne : Virginia Woolf. Tous les détails les plus infimes et les événements les plus minces se rapportent à elle et à sa personnalité. Ces trois femmes, prêtes à sombrer à chaque instant dans une obscurité omni présente et des ténèbres envahissants sont autant de symboles d’un des auteurs les plus connus et les plus méconnus de la littérature. Les mots assimilés à Virginia Woolf ne manquent pas. Génie. Folle. Torturée. Schizophrénique. Suicidaire. Autant d’images qui masquent une personnalité plus mystérieuse et un inconnu plus profond. Autant de mots qui passent toujours à coté d’une « partie » de l’auteur. C’est ce secret qu’à réussi à percer à jour Stephen Daldry dans THE HOURS.

Une oeuvre à part qui offre un autre regard sur une des femmes les plus marquantes de la littérature britannique. Un coup de cœur.

 

TRUMAN CAPOTE

Auteur et journaliste à succès Truman Capote voit sa vie changer le jour où il découvre dans les journaux un fait divers sordide : le meurtre de 4 membres d’une même famille. Ce qui devait être un simple article se transforme en projet de roman, dont la fin est sans cesse repoussée.

Se concentrant sur l’instant de la genèse d’un des livres les plus remarquables et différents, De sang froid, Truman Capote, le film, offre un regard particulier sur l’auteur, l’instant des recherches assimilés aux doutes et aux inquiétudes .

En jouant sur un système d’oppositions fortes, sur l’ambiguité et l’ambivalence de « la vérité », le réalisateur nous plonge dans un monde, un univers mais aussi un personnage principal, où toutes les apparences sont trompeuses et fausses. À la froideur et au classicisme de la mise en scène se juxtapose le portrait d’un homme exceptionnel et hors du commun. À la frontière entre la ville qu’il habite et la campagne dont il est issu, la vérité qu’il veut écrire et les mensonges qu’il profère pour obtenir la vérité, le personnage de Truman Capote incarne à lui seul l’intérêt, les contradictions et les incertitudes des mondes qu’il hante. Porté par une prestation au sommet de , Truman Capote, perdu dans ses sentiments et torturé par ses propres émotions, devient un être tiraillé entre sa part d’humanité égocentrique et haïssable et son talent d’auteur. Assoiffé d’un besoin sans cesse grandissant de reconnaissance, d’admiration et « d’amour », l’écrivain s’égare dans un dédale de plus en plus profond. Chacune de ses rencontres avec Perry, un des deux assassins et alter ego de l’auteur, le pousse à faire face et à côtoyer ses propres démons et ses parts d’ombre.

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Chef d’oeuvre de Truman Capote, De Sang froid n’en est pas moins sa croix et son enfer. Repoussé sans cesse dans ses ultimes retranchements et ses craintes les plus sombres lors de la période de documentation et d’interviews des protagonistes du fait divers, le livre devient pour son auteur sa bête noire, le dévorant et le vidant de son humanité. Devenant son obsession et sa raison d’être, De Sang Froid détruit son créateur pour en faire sa créature. Entre haine et amour, aversion et attirance, l’affaire des quatre meurtres s’empare de Truman Capote pour en faire un prisonnier des faits et de ses protagonistes. Jamais vérité n’aura été plus cruelle et plus dure à vivre. Celle d’un auteur écrasé par son oeuvre.

Biopic transcendé par l’interprétation de Philip Seymour Hoffman, TRUMAN CAPOTE est autant un film sur un auteur que sur son oeuvre, sur son parcours du combattant que sur la victoire des faits. Pièce par pièce, le film « imite » le livre en donnant à chaque personnage un moment pour dire « la vérité » en adoptant cependant un point de vue fort, celui de Truman Capote, qui par ses angoisses et ses tourments, fait oublier la froideur même de son écriture et de l’univers mis en scène dans son livre.

 

DANS L’OMBRE DE MARY

1961. Pamela L. Travers, auteur des aventures de Mary Poppins refuse de vendre les droits de ses livres à un certain Walt depuis près de vingt ans. A cours d’argent et de ressources, elle est obligée de céder et de se rendre à Los Angeles pour mener de nouvelles négociations et exercer son droit de regard sur le scénario du film. Une fois sur place, les souvenirs de son enfance reviennent la hanter.

Sorti en 2014 sur les écrans français, À L’OMBRE DE MARY (ou SAVING M. BANKS pour les américains) prend le risque de s’attaquer à deux monstres du cinéma hollywoodien. Le premier : Walt Disney en personne. Le second : le film Mary Poppins. Malgré quelques défauts (des flash back trop récurants et explicatifs sur le passé Pamela Travers) À L’OMBRE DE MARY est un biopic littéraire intéressant sur de nombreux points.

Tout d’abord parce qu’il dresse de façon ingénieuse et captivantes le portrait de deux conteurs aussi différents en apparence que similaires dans le fond. Tous les deux littéralement hantés par leur passé et leur enfance (en partie heureuse pour Pamela Travers et malheureuse pour Walt Disney), cherchent à sauver, honorer et restaurer l’image et la représentation de leur M. Banks (d’où l’intérêt du titre anglais sur le français). Ne partageant aucune affinité, aucune vision du monde, la relation entre les deux personnages mise en scène dans le film en sort captivante et passionnante grâce à son évolution et à une certaine pudeur. Les deux interprètes Emma Thompson et sont tout simplement extraordinaires et incarnent à leur façon des personnages hauts en couleurs. En ayant su résister au portrait fidèle 100% de Walt Disney (par l’utilisation de postiches, masques et compagnie), au profit d’une ressemblance travaillée par les gestes, la démarche et très probablement la façon de parler, le réalisateur et son acteur ont démontré le pouvoir de suggestion des spectateurs.

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Un des thèmes majeurs développé par À L’OMBRE DE MARY, la question de l’adaptation, suffit à lui même à susciter la curiosité des spectateurs. La relation entre l’auteur et son manuscrit est une question qui s’est posée tout au cours de ces critiques. Ici en particulier Mary Poppins est la « famille » de Pamela Travers. Dotant sa tante de « pouvoirs magiques » et lui permettant de tout réparer, Mary Poppins est viscéralement et profondément ancrée au coeur de son auteur. Elle est son refus et son sauveur. En choisissant le biais de la question de l’adaptation de l’oeuvre le réalisateur a su démontrer la difficulté que peut représenter cette étape d’abandon et de laisser aller pour un auteur.

C’est donc par son regard et son approche pluriels que ce film surprend et intrigue. Plus qu’un simple biopic sur un auteur, il observe la rencontre entre deux modes de vie, de visions, deux conteurs et deux créateurs. Tous deux attachés au souvenir et à l’imaginaire que représente Mary Poppins, tous deux l’interprétant à leur façon. Une belle mise en abime de l’acte de création.

INFORMATIONS

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• Titre original : Saving M. Banks
• Réalisation : John Lee Hancock
• Scénario : Dan Futterman d’après l’oeuvre de Gerald Clarke
• Acteurs principaux : Tom Hanks, Emma Thompson, , Jason Schwartzman, , , Bradley Whitford
• Pays d’origine : U.S.A.
• Sortie : 5 mars 2014
• Durée : 2h05min
• Distributeur :  The Walt Disney Company France
• Synopsis :  Lorsque les filles de Walt Disney le supplient d’adapter au cinéma leur livre préféré, “Mary Poppins”, celui-ci leur fait une promesse… qu’il mettra vingt ans à tenir !Dans sa quête pour obtenir les droits d’adaptation du roman, Walt Disney va se heurter à l’auteure, Pamela Lyndon Travers, femme têtue et inflexible qui n’a aucunement l’intention de laisser son héroïne bien aimée se faire malmener par la machine hollywoodienne. Mais quand les ventes du livre commencent à se raréfier et que l’argent vient à manquer, elle accepte à contrecoeur de se rendre à Los Angeles pour entendre ce que Disney a imaginé…Au cours de deux semaines intenses en 1961, Walt Disney va se démener pour convaincre la romancière. Armé de ses story-boards bourrés d’imagination et des chansons pleines d’entrain composées par les talentueux frères Sherman, il jette toutes ses forces dans l’offensive, mais l’ombrageuse auteure ne cède pas. Impuissant, il voit peu à peu le projet lui échapper…Ce n’est qu’en cherchant dans le passé de P.L. Travers, et plus particulièrement dans son enfance, qu’il va découvrir la vérité sur les fantômes qui la hantent. Ensemble, ils finiront par créer l’un des films les plus inoubliables de l’histoire du 7ème art…

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• Titre original : Capote
• Réalisation : Bennett Miller
• Scénario : Dan Futterman d’après l’oeuvre de Gerald Clarke
• Acteurs principaux : Philip Seymour Hoffman, Catherine Keener, ,
• Pays d’origine : U.S.A.
• Sortie : 8 mars 2006
• Durée : 1h50min
• Distributeur :  Gaumont Columbia Tristar Films
• Synopsis : Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs
En novembre 1959, Truman Capote, auteur de Breakfast at Tiffany’s et personnalité très en vue, apprend dans le New York Times le meurtre de quatre membres d’une famille de fermiers du Kansas. Ce genre de fait divers n’est pas rare, mais celui-ci l’intrigue. En précurseur, il pense qu’une histoire vraie peut être aussi passionnante qu’une fiction si elle est bien racontée. Il voit là l’occasion de vérifier sa théorie et persuade le magazine The New Yorker de l’envoyer au Kansas. Il part avec une amie d’enfance, Harper Lee.
A son arrivée, son apparence et ses manières provoquent d’abord l’hostilité de ces gens modestes qui se considèrent encore comme une part du Vieil Ouest, mais il gagne rapidement leur confiance, et notamment celle d’Alvin Dewey, l’agent du Bureau d’Investigation qui dirige l’enquête…


• Titre original : 
• Réalisation : Stephen Daldry
• Scénario : David Hare d’après l’oeuvre de Michael Cunningham
• Acteurs principaux : , Julianne Moore, Meryl Streep, Allison Jannery, , Claire Danes
• Pays d’origine : U.S.A.
• Sortie : 19 mars 2003
• Durée : 1h54min
• Distributeur : TFM Distribution
• Synopsis : Dans la banlieue de Londres, au début des années vingt, Virginia Woolf lutte contre la folie qui la guette. Elle entame l’écriture de son grand roman, Mrs Dalloway.
Plus de vingt ans après, à Los Angeles, Laura Brown lit cet ouvrage : une expérience si forte qu’elle songe à changer radicalement de vie.
A New York, aujourd’hui, Clarissa Vaughn, version moderne de Mrs Dalloway, soutient Richard, un ami poète atteint du sida.
Comment ces histoires vont-elles se rejoindre, comment ces trois femmes vont-elles former une seule et même chaîne ? La littérature est si puissante qu’un chef-d’oeuvre peut, par-delà les époques, modifier irrévocablement l’existence de celles qui le côtoient.