Photo du film NO OTHER LAND
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NO OTHER LAND, filmer pour ne pas disparaître – Critique

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NO OTHER LAND est un documentaire co-réalisé par le journaliste palestinien Basel Adra et le reporter israélien Yuval Abraham. Le premier filme la destruction de sa propre terre, Masafer Yatta, une région semi-désertique du sud de la Cisjordanie où des communautés palestiniennes tentent de maintenir un mode de vie pastoral et agricole. L’autre, issu du « camp d’en face », s’immerge dans cette réalité et l’accompagne caméra à l’épaule. Ce duo improbable va capturer un affrontement inégal, un « David contre Goliath » tragique où des fermiers et éleveurs aux moyens rudimentaires tentent d’exister face à l’une des armées les plus puissantes du monde.

Un face-à-face inégal, sans contrechamp

Avant même de voir NO OTHER LAND, son sujet nous place presque malgré nous dans une posture partisane. L’actualité du conflit israélo-palestinien sature l’espace médiatique, et la récente obtention de l’Oscar ne fait qu’intensifier ce prisme, rendant tout regard neutre difficile, voire impossible.

Le film expose deux camps qu’il semble difficile, voire impossible, de réconcilier. Il est évident que le regard du documentaire est tourné vers les palestiniens, qui subissent les ordres de démolition et les violences associées à l’extension territoriale d’Israël. Mais ici, il n’y a pas de débat, pas de porte-parole israélien qui viendrait justifier ces actes au nom d’une quelconque légitimité : le film montre les faits bruts, sans contrechamp. Israël y apparaît simplement comme une force occupante, une mécanique implacable qui avance sans s’embarrasser d’un discours explicatif.

Si le documentaire ne donne pas la parole aux responsables de cette expansion, il trouve toutefois un contrepoint à travers la présence de Yuval Abraham. Son regard d’israélien immergé au cœur des communautés palestiniennes apporte une nuance intéressante. Il est accueilli avec une certaine ouverture, mais certaines scènes de tension rappellent que même avec les meilleures intentions, son identité nationale pèse sur son intégration. L’ambiance oscillant entre confiance et méfiance crée un inconfort palpable qui reflète la complexité de la situation.

Une montée en tension progressive

Ce qui frappe, c’est la puissance émotionnelle du film. NO OTHER LAND ne nous submerge pas immédiatement, il nous prépare. À mesure que l’on suit Basel Adra et les habitants de Masafer Yatta, on observe une gradation insidieuse de la tension : l’indignation devient colère, puis rage. En effet, très rapidement (après environ un tiers du documentaire), la prise de conscience atteint un point critique, à l’image de l’intensification des conflits auxquels on assiste. On ne regarde plus simplement un film-documentaire : on est dans un état de nerfs constant, dans l’attente d’une injustice supplémentaire qui ne manquera pas d’arriver. Et elle arrive, encore et encore, jusqu’à ce que l’on ressente une rage presque viscérale. Ce n’est pas une indignation intellectuelle, c’est une colère physique, une énergie qui donne envie de se lever de son siège et de frapper du poing sur la table.

Une relation qui devient le cœur du film

Si NO OTHER LAND marque autant, c’est aussi parce qu’il ne se limite pas à un constat froid. Il raconte une histoire humaine, celle de la relation qui se tisse entre Yuval et Basel. Tout les oppose : l’un est israélien, l’autre palestinien ; l’un vient d’un état tout-puissant, l’autre d’un territoire en sursis ; l’un a grandi du bon côté du mur, l’autre le subit depuis l’enfance. Pourtant, au fil du tournage, une amitié naît. Ils débattent, se confrontent, cherchent un terrain d’entente dans un monde où le dialogue semble impossible. Ce lien fragile, mais sincère, est le cœur du film : c’est une faille dans le mur, une brèche dans le fatalisme ambiant.

Un point de rupture

L’évolution de Basel Adra au fil du documentaire est également frappante. Il commence en tant que journaliste, observateur distant, témoin neutre qui enregistre l’injustice sans intervenir. Mais comment rester passif face à la destruction de son propre foyer ? Plus le film avance, plus son rôle bascule : il ne filme plus seulement la lutte, il en fait partie. Ce glissement est fondamental, car il met en lumière une vérité dérangeante : parfois, l’objectivité journalistique devient un luxe inaccessible.

Une expérience qui laisse des traces

Quand on termine NO OTHER LAND, une chose est certaine : personne ne peut en ressortir indemne. Ce n’est pas un documentaire que l’on regarde passivement, c’est un film qui vous prend à la gorge, qui vous force à ressentir, à être indigné. On voudrait pouvoir se dire que le film exagère, qu’il dramatise, qu’il force le trait. Mais si tout ce qui est montré est vrai ? Alors c’est une horreur qui se déroule sous nos yeux, sans détour, sans nuance, sans échappatoire. Et il faut vivre avec cette réalité une fois les lumières rallumées.

Nathan DALLEAU

Auteur·rice

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Note finale