BLACK CHRISTMAS (2019), feminism-washing – Critique

Le cinéma d’horreur se nourrit à foison de mythes, légendes et autres traditions. Noël ne pouvait naturellement pas lui échapper. BLACK CHRISTMAS, un des plus célèbres films du genre, sorti en 1974, a fait l’objet d’un remake en 2019. Malheureusement, comme le veut l’adage, rien ne vaut l’original.

BLACK CHRISTMAS se pare d’une intrigue très simple conformément à la vague des slashers (sous-genre du cinéma d’horreur mettant en scène un tueur psychopathe à l’assaut d’un groupe de jeunes gens) de l’époque. Un tueur assassine une à une des jeunes femmes dans un pensionnat à la période de Noël. Le remake va complexifier à l’excès ce synopsis pour le rendre indigeste et pompeux. Il ne serait pas juste de qualifier le BLACK CHRISTMAS de Bob Clark de chef-d’œuvre du genre. Le film est parcouru de sorties peu fines – une des pensionnaires saoule donne un faux numéro pour le foyer en épelant FELLATIO à un agent de police – et de moments qui seraient certainement qualifiés de limites à l’heure actuelle au point de se demander si le puritanisme est vraiment là où on le pense.

Noël dans le film est un arrière-plan kitsch poussé à son summum dans une scène de fête pour enfants avec un Père Noël ne cessant de jurer avec des bambins sur les genoux tandis qu’une jeune étudiante fait boire jusqu’à l’ivresse un jeune garçon. Les fêtes de fin d’année ne sont pas perverties par les meurtres, elles l’étaient déjà. On comprend facilement comment certaines répliques du film – «c’est les ploucs qui se font violer », réplique une étudiante après une mise en garde d’une de ses amies – ont pu donner envie à la réalisatrice Sophia Takal de faire un remake féministe de BLACK CHRISTMAS. Mais résumer le film à ces sorties grossières serait éclipser la façon dont Jessica, l’héroïne, est montrée comme plus forte que les hommes qui l’entourent et qui sont des incapables ou des pervers immatures.

Rien que le personnage du tueur est montré comme un fou bloqué à un trauma de son enfance qui le pousse à accomplir des meurtres. Va pour la psychologie de comptoir mais à aucun moment, cette folie est expliquée (contrairement aux motivations des tueurs du remake), elle n’est qu’un prétexte à des coups de fil malaisants qui nous font revoir à deux fois les appels au Père Noël. Jessica est aussi confrontée à son petit ami qui refuse qu’elle avorte – elle fait passer sa vie et sa carrière avant son destin de femme et de mère, ce qui ne semble pas si commun dans les années 70 – et monte crescendo dans ce refus jusqu’à une supplication qui tient à la fois du caprice d’enfant et de la menace. Ces deux hommes s’entremêlent pour créer l’ambiguïté finale.

Poursuivie par le tueur, Jessica est trouvée par son petit ami qu’elle tue. Ce serait lui, le tueur, mais la scène ne nous est pas montrée et le film se termine sur la voix enfantine au grenier suggérant que ce n’était peut-être pas le cas. Cette fin assène subtilement l’idée que Jessica se serait libérée de l’emprise masculine de son petit ami mais nous laisse sur un doute, une fin ouverte qui appelle à une éventuelle suite comme il est souvent d’usage dans le genre.

La bascule se fait ici vers le remake qui semble avoir tiré tout son propos de la vengeance féminine finale de son prédécesseur. S’il y a des petites trouvailles amusantes – les coups de fil du tueur se transforment en messages privés sur smartphone ; la première victime meurt dans la neige et crée la forme d’un ange sur le sol en tombant à la manière de jeux d’enfant – il laisse rapidement tomber son humour pour un discours féministe moralisateur, cliché et misérabiliste. Riley, l’héroïne semble avoir hérité de toute la misère du monde : elle est orpheline et a été violée par un étudiant. Seulement, ces aspects ne sont que des arguments d’un discours et des prétextes à certaines scènes : les étudiantes en mères Noël font une chanson dénonçant le viol au gala de la maison du violeur. Ces événements n’amènent aucune profondeur au personnage et n’entraînent aucune empathie envers lui. L’original le montre : le prétexte n’est pas forcément une stratégie mal venue mais quand le reste du film s’évertue à tout justifier pour livrer une bouillie qui semble avoir été écrite par un gamin cherchant à caricaturer les combats du féminisme, cela laisse interrogatif et songeur.

Si on passe outre ces aspects et que l’on ne regarde que le film de genre, le résultat est médiocre aussi. L’original BLACK CHRISTMAS basait son épouvante sur un principe conventionnel mais efficace : la menace est déjà à l’intérieur. Dans le remake, les réalisatrices la sortent de la maison pour l’emmener partout créant des petites scènes isolées qui peinent à faire monter le rythme cardiaque. Ce qu’on aime dans le premier film, c’est la mort qui survient presque « en plein jour », qui fauche les filles à l’étage pendant que les autres fêtent Noël au rez-de-chaussée. Leurs cris sont étouffés par les petits chanteurs à la croix de bois sur le porche. Le spectateur est aux aguets : cela pourrait arriver n’importe quand. Le déplacement du tueur vers l’extérieur et sa multiplication – il y a ici toute une secte de tueurs – dilue paradoxalement la menace, elle n’est plus une surprise.

Même la force surnaturelle que semblent posséder les tueurs crée une distance : c’est impossible pour les filles de s’en sortir. Le meurtre impulsif, maladroit, presque ridicule laisse place à une froideur d’exécution qui prolonge les idées du torture porn (sous-genre du cinéma d’horreur prenant la forme d’accumulation d’atrocités de plus en plus gores), un genre qui n’aura pas fait beaucoup de bien au film d’horreur. Le tueur choisit ses armes comme dans un jeu vidéo au lieu de se servir de ce qu’il trouve sur son chemin. La situation ne crée plus la scène, elle est déjà décidée et il ne reste plus qu’au spectateur qu’à la voir arriver de loin à pas lourds.

Cela nous amène au final du film qui se veut son apothéose : Riley est condamnée. Bien sûr, ces bourreaux lui expliquent tout de leur plan, ne laissant plus aucune place au mystère. Ce sont des hommes qui détestent les femmes et considèrent qu’elles doivent leur être soumises ou mortes. On reconnaît facilement le discours des incels ici (incel : communauté internet majoritairement masculine prônant que le célibat n’est pas de leur choix mais de la faute des femmes) mais il est annulé par la suite. Les tueurs ne sont pas en pleine conscience de leurs actions, ils le font sous l’effet d’une magie noire qui les transforme en réceptacles de l’âme d’un ancien directeur de l’Université connu pour ses visions peu progressistes. Que doit-on comprendre ici ? Que ces hommes ne savent pas ce qu’ils font ? Qu’ils obéissent à une pulsion, une force extérieure ? Le film se fait avoir à son propre jeu et l’arrivée grandiloquente de toutes les survivantes pour botter le cul des mecs ne change rien à la donne.

En regardant le remake de BLACK CHRISTMAS, il y a un relent de feminism-washing (procédé marketing dans le but de se donner une image féministe) qui parcourt une partie de la production notamment américaine actuelle. Au travers de phrases toutes faites et de personnages secondaires inclusifs, les films se protègent de la critique et tentent de rallier aux rangs de leurs spectateurs les jeunes militants à la pensée pas encore tout à fait formée. Que cette erreur n’éclipse pas les vraies qualités du premier BLACK CHRISTMAS, qui loin d’être dans la lignée du male gaze (regard masculin, ici de réalisateurs hommes sur leurs actrices) horrifique fait de jolies filles hurlantes, renverse à bien des endroits ce stéréotype.

Mélanie

Black Christmas (1974)

Black Christmas (2019)

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Titre original : Black Christmas
Réalisation : Bob Clark
Scénario : Roy Moore
Acteurs principaux : Olivia Hussey, Keir Dellua, Margot Kidder
Date de sortie : 11 Octobre 1974
Durée : 1h38min
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