ANTIGONE, une relecture moderne du mythe de Sophocle – Critique

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En réactivant les enjeux du mythe, Sophie Deraspe propose un film ancré dans l’actualité, un brûlot politique engagé s’attaquant intelligemment à l’absurdité d’une justice à la dérive.

Il n’est pas nécessaire d’avoir lu Sophocle pour apprécier à sa juste mesure le film éponyme tant il fait écho à une actualité crépitante. Cependant, il est possible d’émettre des hypothèses sur l’intrigue dès le prologue, lorsque l’on réalise que Sophie Deraspe, jeune réalisatrice québécoise, préserve les prénoms des personnages du mythe. Ainsi, à l’instar de la jeune héroïne, on découvre à l’écran Ismène la grande sœur et Polynice, petit frère au tempérament explosif et imprévisible. Les premières séquences du film soulignent avec justesse le fonctionnement de cette cellule familiale, entre harmonie et dysfonctionnements, notamment au sein d’un repas d’anniversaire, dernier moment heureux avant l’inévitable drame : l’implacable engrenage tragique est enclenché. Dès lors, il est curieux de constater à nouveau l’intemporalité de ce récit, tant le film convainc sous ses faux-airs de conte moderne. Antigone L’apologue se développe en prenant des libertés par rapport au mythe : emprisonné à tort, Polynice parvient à s’évader grâce à l’aide d’Antigone qui prend sa place. Le chœur de Sophocle est représenté sous la forme de médias oppressants et criards, afin de dénoncer subtilement les comportements grégaires et d’éclaircir avec douceur les raisons de la lutte menée par Antigone. Le film est nourri d’une simplicité adéquate et ne tombe quasiment jamais dans la sophistication métaphorique ou dans des effets de style prétentieux qui auraient très bien pu accompagner ce type de propos. Il ressort des séquences de procès une réelle sincérité qui met en évidence les convictions d’un scénario ingénieusement féministe.

Elena Lazic, dans les Cahiers du cinéma du mois d’avril, avertissait sur le caractère faussement progressiste de certaines œuvres, qui, sous-prétexte qu’elles remplissent des critères symboliques, pouvaient être d’emblée associées au courant féministe. Dans ANTIGONE, un contre-pied subtil permet d’éviter de tomber dans ces écueils. Par l’intermédiaire du personnage d’Hémon, Deraspe démontre que la lutte pour rétablir l’équité sociale est avant tout universelle. Les personnages sont guidés par une conviction qu’Antigone catalyse. Si elle est un modèle de vertu dans le microcosme qu’elle habite (la prison / le tribunal), la caméra de Deraspe s’attarde aussi sur ceux qui à l’extérieur la rejoignent dans son combat. En plus d’élever le rythme d’une intrigue qui s’étend en longueur, le discours revendiqué est clarifié par ce procédé. Un compromis viable se matérialise à l’écran, entre la mise en scène d’une héroïne engagée et un argumentaire politisé s’attaquant aux tares d’une société en déroute.

Antigone Porté par ses acteurs et un scénario habilement cadencé, ANTIGONE est un film fort et sincère, qui, par sa modestie suscite la compassion pour ses héros. Féministe et doté de belles idées de mise en scène, le film regarde droit dans les yeux ses ennemis, en actualisant des enjeux toujours aussi cruciaux. Un courant d’air rafraîchissant et nécessaire, qui incite à suivre de très près une cinéaste montante.

Emeric

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Titre original : Antigone
Réalisation : Sophie Deraspe
Scénario : Sophie Deraspe
Acteurs principaux : Nahéma Ricci, Rachida Oussaada, Rawad El-Zein, Nour Belkhiria
Date de sortie : 2 septembre 2020
Durée : 1h49min
3
Convaincant

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